Notre société fabrique de plus en plus d'imposteurs

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Qui n\'a jamais été agacé de voir un dirigeant ou un politique occuper un poste pour lequel il n\'en a que l\'habit et la carte de visite ? Si les imposteurs ont toujours existé, il semblerait que la société d\'aujourd\'hui en \"fabrique\" par milliers. C\'est le constat établi par le psychanalyste Roland Gori dans \"La Fabrique des imposteurs\" (Editions les Liens qui Libèrent) : \"Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs\". Sorte d\'éponge vivante des valeurs de son temps, l\'imposteur à qui tous les costumes vont comme un gant, naît à la faveur de la prolifération des instruments de gestion et de procédure, les expertises mensongères et l\'hypocrisie des bons sentiments.L\'incitation à être \"normal\" et \"adapté\" fait le lit de l\'impostureDifficile dans ces conditions de sortir de la gangrène de la crise actuelle. Il semblerait que dans les entreprises comme à la tête des Etats on peine à retrouver un peu d\'audace nécessaire et essentielle pour créer l\'avenir. Une civilisation des moeurs qui fait reposer le crédit d\'un individu, d\'un groupe, d\'un Etat sur l\'apparence, sur l\'opinion n\'incite-t-elle pas à l\'imposture ?, interroge le psychanalyste. Qu\'est-ce qu\'une politique qui vend sans cesse à l\'opinion publique la \"marque de fabrique\" d\'un gouvernement évaluant par des sondages constants la pénétration de sa propagande au sein de la population ? Sans compter un président \"normal\" qui place la démocratie sous les auspices de la norme. Or l\'incitation à être \"normal\" et \"adapté\" fait le lit de l\'imposture, selon Roland Gori.A l\'heure où les carrières ne se font plus que par le biais des réseaux sociaux, où l\'entreprise évalue le mérite de ses managers à leur cote interne, où l\'information n\'a de poids que par le buzz qu\'elle produit, il convient de s\'interroger sur ce phénomène d\'imposture qui tend à devenir plus collectif qu\'individuel. Sous couvert de discours sur le pragmatisme, de compétitivité nationale, d\'utilitarisme social, on promeut sans conscience des techniques et des schémas de comportement voire même des pédagogies qui incitent les sujets à se vendre dans tous les domaines de l\'existence. Les techniques de ventes ont envahies la sphère relationnelle, privée comme publique, respectant des formes et des normes, b.a ba de tout imposteur. Le conformisme règne en maître à tous les étages. \"La tendance à la conformité des opinions et des positions en politique comme dans le champ de la connaissance est le malheur de la démocratie comme de la recherche. Cette tendance des individus à se ranger sans réflexion critique aux normes du groupe majoritaire se retrouve dans toutes les institutions\", constate Roland Gori.L\'imposture constitue une tentative de parer à une réalité blessante et douloureuseRésultat : des experts nous disent comment nous devons nous comporter dans notre manière d\'exister intimement et professionnellement, \"nouvelle incarnation des dispositifs de censure sociale, nouveaux scribes de nos normes morales, ces experts participent à cet art libéral de gouverner\", souligne le psychanalyste.Tout ceci n\'aurait sans doute pas de réelle gravité si notre société n\'était pas à bout de souffle, si la fameuse crise ne mettait pas en lumière l\'absurdité dans laquelle nous sommes arrivés et si nous ne continuions pas à gérer nos systèmes comme si de rien n\'était et que tout allait finir par rentrer dans l\'ordre. \"Comme le fétichisme, le mensonge ou l\'hypocrisie, l\'imposture constitue une tentative de parer à une réalité blessante et douloureuse. (...) le sujet se confronte à une situation à laquelle il n\'est préparé ni par son expérience, ni par celle des générations qui l\'ont précédé. (..) Tout devient normal au fur et à mesure que la globalisation s\'installe dans nos moeurs, dans nos têtes et détermine toujours plus les décisions à venir en les inscrivant dans les mécanismes des marchés financiers et industriels.\"Pour survivre il faut parfois tricher, frauder, mentirEt Roland Gori de rappeler que lorsque l\'autorité est en crise, lorsque le pouvoir normatif s\'accroît lorsque la vulnérabilité sociale et psychique grandit, il faut survivre et pour survivre il faut parfois tricher, frauder, mentir, et usurper toutes sortes de rôles et de fonctions en s\'affublant des masques de pseudo identifications que ne désavoueraient pas les plus fieffés des imposteurs. Dès lors que nous savons désormais que dans de nombreux domaines de notre existence, les décisions absurdes et les catastrophes proviennent de l\'application trop stricte de règles et de procédures, de la soumission conformiste aux protocoles et aux modes d\'emploi, il est temps de réhabiliter l\'expérience de terrain et la confiance dans le potentiel humain. Peut-être s\'agissait-il de remettre l\'argent à sa place, lance Gori, \"s\'en servir mais non le servir\". \"Il nous faut préférer l\'intelligence collective et délibérative aux automatismes sociaux, il nous fait privilégier le vif de la parole aux règles et normes formelles de la nouvelle bureaucratie, et à nous méfier de leurs effets pervers\", écrit l\'auteur de \"La Fabrique des imposteurs\".Sans doute est-il temps de réhabiliter le courage comme vertu essentielle des entreprises, de la politique et du vivre ensemble. Mais, pour cela, il faut commencer par le premier des courages, celui de la parole et du débat d\'idées, de l\'échange. \"La grande pauvreté aujourd\'hui est aussi celle de notre manière monotone de voir le monde, de le dire et de le penser. La misère est autant matérielle que symbolique\", conclut Roland Gori. Il faut permettre au langage de venir troubler l\'ordre \"normal\", à la façon d\'un René Char : \"Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience.\"

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