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Thierry Desmarets, l'homme secret qui a bâti Total

La Tribune

Publié le 20 mai 2010 à 21:22 - Mis à jour le 20 mai 2010 à 21:22

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Pour les Français, Thierry Desmarest restera à jamais cet homme froid, aux allures grises de technocrate, qui depuis deux ans passe son temps sur le banc des prévenus à tenter de minimiser devant la justice la responsabilité de Total dans les catastrophes du naufrage de l'« Erika » et de l'explosion de l'usine AZF à Toulouse. Cet « animal glacial », comme le décrivent beaucoup de ses interlocuteurs, aura beaucoup contribué à maintenir la détestation des Français à l'encontre de Total, classée cette année encore en pole position des grandes entreprises les moins aimées, dans le palmarès Posternark/Ipsos.Dans le cénacle des affaires, l'image de cet ingénieur X-Mines de 65 ans, qui cède ce vendredi à Christophe de Margerie la présidence du conseil d'administration de Total, est très différente. « Il a pris une boutique de seconde division et l'a fait monter sur le podium des cinq premières majors au monde », souligne Denis Florin, associé du cabinet BearingPoint. En s'emparant, à la surprise générale, de son prestigieux concurrent Elf en dix semaines, l'été 1999, quelques mois après lui avoir soufflé le belge Petrofina, Thierry Desmarest a non seulement sauvé Total d'un sort comparable mais a propulsé le pétrolier dans la cour des grands, juste derrière les géants ExxonMobil, Shell, BP et Chevron. Beau succès pour un groupe qui faisait encore la risée de ses concurrents au début des années 1990. Son sigle CFP (troqué pour Total en 1991) était moqué en « Can't find petroleum » par la profession rigolarde.Entre 1995, date à laquelle Thierry Desmarest a pris les commandes du groupe à l'initiative de son prédécesseur Serge Tchuruk, et 2006 - sa dernière année de plein exercice, les bénéfices net de Total ont été multipliés par plus de 20. Sa capitalisation boursière par 11, en passant de 12 milliards à 133 milliards d'euros. Et le groupe a extrait 3,5 fois plus d'hydrocarbures. Un bilan qu'il arbore fièrement, sa légendaire réserve ne le portant pas pour autant à la modestie. « Quand j'ai pris les rênes du groupe, je n'imaginais pas l'amener aussi haut », déclarait-il en février 2007 dans un entretien au « Journal des finances ».Cette ambition inébranlable, dissimulée derrière un physique lisse et des manières policées, s'est exercée sans afficher ostensiblement de réseaux politiques et économiques, pourtant particulièrement indispensables à une compagnie dont les intérêts se confondent souvent avec ceux de l'État. Cette discrétion, soigneusement cultivée, cache des liens solides avec l'establishment. Son père, ancien président de chambre à la Cour des comptes, fut un proche de Jacques Chirac. L'un de ses frères, Éric, longtemps diplomate, fut « l'envoyé personnel » à l'international de Charles Pasqua entre 1993 et 1995. Thierry Desmarest, lui-même, participa aux cabinets des ministres Michel d'Ornano et René Monory à la fin des années 1970, où il croisa Michel Pebereau (président de BNP-Paribas, administrateur de Total depuis) et Philippe Jaffré, qu'il laissera KO debout des années plus tard en s'emparant d'Elf. Mais aussi Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, ou encore Anne-Marie Idrac, secrétaire d'État au Commerce extérieur. Ces connexions à droite ne l'empêcheront pas d'obtenir, début juillet 1999, le feu vert de Dominique Strauss-Kahn et de Lionel Jospin, alors locataires de Bercy et de Matignon, pour mettre la main sur Elf.En choisissant, dès 2006, comme successeur Christophe de Margerie, à qui il a confié la direction générale en février 2007, Thierry Desmarest a imprimé pour des années encore sa vision stratégique au groupe pétrolier. En apparence, tout sépare les deux hommes. Rond et affable, bon vivant, bavard impénitent, Christophe de Margerie alias « Big Moustache », diplômé de l'École supérieure de commerce de Paris, paraît à s'imposer à la tête d'un groupe depuis toujours aux mains des X-Mines. S'il peut paraître surprenant, ce choix est très réfléchi. « Thierry Desmarest avait conscience des nouvelles priorités de Total », explique un de ses proches. « D'abord, établir de nouveaux partenariats avec les pays producteurs de pétrole, qui contrôlent désormais 80 % de l'or noir produit dans le monde. » Longtemps en poste sur place, Christophe de Margerie a établi d'excellentes relations avec les dirigeants du Moyen-Orient et d'Afrique, où il est introduit dans les cercles les plus étroits. À la différence de Thierry Desmarest, qui n'a pas su forcer sa nature pour effectuer ce travail diplomatique. Ses relations avec l'ancien président gabonais Omar Bongo, partenaire historique de la branche héritée d'Elf, étaient par exemple quasi inexistantes.Après l'« Erika » et l'usine AZF, « Desmarest avait compris la nécessité de mettre à la tête de Total quelqu'un de naturellement mieux disposé que lui à la communication », poursuit cet ancien collaborateur.Il reste que ces contrastes entre les deux hommes sont de pure forme. D'abord, sa faconde n'a pas suffi à Christophe de Margerie pour éviter de choquer à nouveau l'opinion publique et les pouvoirs politiques. Par exemple, en annonçant deux années de suite des restructurations dans son groupe, en même temps que des bénéfices record. Début 2010, sa communication désastreuse autour de la fermeture prévue de la raffinerie de Dunkerque a valu à Margerie d'être convoqué à l'Élysée. Le mois dernier, il s'est encore obstiné à refuser de prendre sa part de responsabilité dans l'affaire « Erika », onze ans après son naufrage, comme en témoigne le pourvoi en cassation formé par Total. Sans compter les procédures en cours sur les affaires de corruption en Iran et en Irak, qui ont valu deux gardes à vue spectaculaires à Christophe de Margerie, pour des faits initiés sous le règne de Desmarest. L'ombre de Desmarest n'a pas fini de planer sur Total.Marie-Caroline Lopez

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