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Mégabarrage en Amazonie

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Publié le 26 octobre 2010 à 11:02 - Mis à jour le 26 octobre 2010 à 11:02

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Il ne faut pas déranger Milena. Ses longs cheveux abrités sous une charlotte vissée sur la tête, cette Brésilienne, âgée à peine d'une trentaine d'années, dirige une armée de cuistots : chaque jour, elle prépare avec ses 450 employés 46.000 repas, distribués à travers les trois restaurants en préfabriqué du chantier du barrage de Jirau, pour nourrir 12.000 ouvriers. « Soit 2.000 pains par jour, 10 tonnes de viande, ou encore 3.000 kilos de riz, calcule la cuisinière. Et ici, les rations ne sont pas calculées : chacun mange à volonté ! » À l'extérieur, la pluie s'abat brutalement sur la forêt amazonienne, sans pour autant freiner le ballet de dizaines de camions à benne souillés de boue, pour évacuer les cailloux excavés du chantier. La nuit tombant, les ouvriers en uniforme bleu ou orange poursuivent leur travail, à la lueur verdâtre de gigantesques projecteurs, afin de tenir les délais : c'est ici, à Jirau, dans l'État du Rondônia, à proximité de la frontière bolivienne, que le consortium franco-brésilien, Energia Sustentável do Brasil, mené par GDF Suez, réalise depuis novembre 2008 le plus grand chantier de barrage actuellement en construction dans le monde. Certes, avec une capacité de 3.500 mégawatts, la future centrale hydroélectrique se classera loin derrière son cousin chinois des Trois Gorges. Mais à bien des égards, elle relève de l'exploit : construit au milieu de nulle part, le projet de 3,3 milliards de dollars fournira la capacité de 2,5 réacteurs nucléaires EPR.Symbole de la politique de grands travaux initiée par Luiz Inácio Lula da Silva, il fait partie du programme de croissance accélérée (le PAC) lancé en 2007 par le président brésilien. Avec le soutien actif de sa ministre de l'Énergie de l'époque, Dilma Rousseff, bien placée pour devenir la nouvelle présidente du pays. « Lula et Rousseff sont d'accord sur le fait que le Brésil a absolument besoin de croissance économique et qu'il n'y a pas de croissance sans électricité », résume Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez venu visiter il y a quelques semaines le chantier de Jirau. Avec une économie tournant à plus de 5 % par an, le pays est engagé dans une véritable course contre la montre, s'il ne veut pas connaître à nouveau les pénuries d'énergie du début des années 2000 : pour répondre à une demande d'électricité progressant au rythme de 6 % par an, il lui faut construire chaque année l'équivalent d'un barrage de Jirau...Le fleuve n'a pas été choisi par hasard. Formé par trois rivières qui descendent des Andes, le Rio Madeira voit son débit décupler pendant la saison des pluies, pour atteindre 40.000 mètres cubes par seconde. « Ici, il y a trois ans, il n'y avait rien. Nous avons dû tout acheminer et réaliser une ville au milieu de la jungle », explique Georges Cornet, dirigeant de Tractebel Engineering, en montrant l'étendue du chantier, qui couvre une superficie de 77 kilomètres carrés, au milieu des palétuviers, palmiers et autres arbres tropicaux. Il a fallu défier les moustiques et l'humidité, faire venir par barges la totalité des équipements, des silos à béton aux grues géantes en passant par des usines de préfabriqués pour les logements des familles. Tirer une ligne d'électricité de Porto Velho, la capitale provinciale située à 120 kilomètres en aval. Installer une usine de traitement des eaux. Construire une piste de fortune pour accueillir des petits coucous. Bâtir un embarcadère...Les aléas naturels n'ont pas été les seuls obstacles à surmonter. Dès le lancement de l'appel d'offres, les promoteurs du projet se sont heurtés à une levée de boucliers de la part des défenseurs de l'environnement. Et, tandis que les équipes techniques multipliaient au milieu de l'Amazonie les études de terrain, deux femmes s'affrontaient à fleurets mouchetés à Brasilia : la ministre de l'Énergie, Dilma Rousseff, et sa collègue au sein du gouvernement, en charge de l'environnement, Marina Silva. Peu après l'adoption du projet, cette pasionaria de l'écologie a fini par démissionner en mai 2008, opposée à la politique des mégabarrages du gouvernement...Aujourd'hui à la tête du Parti Vert, Marina Silva a attiré 19 % des suffrages sur son nom le 3 octobre au premier tour de l'élection présidentielle, créant la surprise, et surtout, empêchant sa rivale Dilma Rousseff d'obtenir la majorité absolue. Pour le second tour, dimanche 31 octobre, elle prône la neutralité, refusant de choisir entre la dauphine de Lula et le candidat social-démocrate José Serra. Mais le message est clair : si l'architecte du nouveau Brésil, Dilma Rousseff, est élue, comme le pronostiquent les sondages, elle devra verdir son discours.Les promoteurs de la centrale de Jirau n'ont pas attendu l'échéance présidentielle pour prendre des engagements en faveur du développement durable. Au total, 10 % du budget du chantier de Jirau, soit 330 millions de dollars sont affectés à des programmes sociaux et environnementaux, allant de la réalisation d'une trappe à poissons à la construction de 1.600 maisons pour reloger les familles déplacées. Des mesures qui ne satisfont toujours pas les ONG environnementales. « Nous connaissons l'impact des mégabarrages sur l'écosystème, sur la réduction des stocks de poissons et le déplacement des populations. C'est pourquoi nous demandons que la construction soit arrêtée tant que toutes les parties prenantes n'ont pas été consultées », insiste un porte-parole de l'ONG Survival.Dans la toute nouvelle école Maria de Nazaré, à Polo Jirau, construite par le consortium en charge du projet de barrage, une exposition vante les bienfaits de la future centrale. À l'extérieur des classes, des jeunes adolescents jouent au baby-foot en rêvant de la future Coupe du monde de football qui se déroulera au Brésil en 2014. Le 13 août, le président Lula a été accueilli ici comme une rock star lorsqu'il est venu visiter l'école et le chantier. Le président sortant a profité de sa visite pour rappeler que le futur barrage fournirait de l'électricité à 1,5 million de foyers. « Les ouvriers et les entrepreneurs étaient vraiment contents de le voir : il m'a promis de revenir en 2012 pour l'inauguration du barrage », confie Marcie Paiva, directeur technique d'Energia Sustentável do Brasil, le consortium en charge du barrage. Peut-être Lula viendra-t-il accompagné de son ancienne ministre de l'Énergie, devenue entre-temps présidente ?Éric Chol, à Jirau

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