Les deux visages de Sanofi-Aventis

« Let's redesign the company » - « Redessinons l'entreprise ». Cette petite phrase de Chris Viehbacher est passée inaperçue lors des résultats du troisième trimestre de Sanofi-Aventis, le 28 octobre. Pourtant, elle en dit long sur les ambitions du patron qui fêtera ce mercredi ses deux ans à la tête du premier laboratoire pharmaceutique français. Sur les risques, aussi, pris par ce Germano-Canadien de 50 ans pour remettre en ordre de marche un groupe réputé pour sa « culture de clans » très franco-française. Car Sanofi présente aujourd'hui deux visages. Côté pile, le laboratoire a réussi un redressement que certains jugeaient impossible. Côté face, la grogne interne ne faiblit pas et le dirigeant peine à imposer les réorganisations qu'il souhaiterait voir aboutir.À son arrivée le 1er décembre 2008 pour succéder à Gérard Le Fur, Chris Viehbacher devait redorer le blason d'un groupe traumatisé par l'échec de la pilule antiobésité Acomplia. « Clarifier la stratégie », telle était l'injonction du conseil d'administration, notamment des actionnaires historiques Total et L'Oréalcute;al (27, 7 % des droits de vote à fin 2009). Deux ans plus tard, la mission est en bonne voie. Sanofi a déboursé quelque 9 milliards d'euros pour une cinquantaine d'acquisitions, de l'automédication aux génériques en passant par les pays émergents et les vaccins. Objectif : être moins dépendant des médicaments sur ordonnance. Il a su donner des perspectives claires à des marchés financiers inquiets de voir les labos perdre leur statut de « machine à cash » en annonçant, dès mi-2009, que le chiffre d'affaires et le bénéfice net seraient identiques en 2013 à leur niveau de 2008, notamment grâce à un plan d'économies de 2 milliards. Et ce, malgré 6 milliards d'euros, soit 20 % des revenus (Plavix, Lovenox, Eloxatine, Taxotère...) menacés par les pertes de brevets. Et Sanofi voit déjà plus loin. Il y a dix jours, Jérôme Contamine, son directeur financier, indiquait qu'après 2013 ventes et profits reprendront le chemin de la croissance. Une manière de préparer la communauté financière à de nouveaux objectifs ? « Sanofi a pris de l'avance sur ses perspectives 2013, avec une hausse des profits de 18 % en 2009, et d'environ 2 à 3 % cette année (incluant un effet de changes positifs). Ils devraient dépasser leur objectif de stabilité du bénéfice à changes constants par rapport à 2008 », s'enthousiasme Philippe Lanone, analyste chez Natixis. Certains en veulent plus. « Sanofi doit désormais mettre l'accent fortement et rapidement sur les biotechs », estime Jean-Jacques Le Fur chez Oddo.Car tout n'est pas terminé pour Chris Viehbacher. L'acquisition de l'américain Genzyme, spécialisé dans les maladies orphelines et le cancer, viendrait pallier les lacunes du groupe en matière de biotech (lire encadré). Et permettre, le cas échéant, un rattrapage boursier. Sur deux ans, l'action Sanofi n'a progressé que de 12 % quand l'indice Dow Jones santé (trente valeurs) a gagné 21 %.Mais le vrai défi vient de l'intérieur. « Chris Viehbacher a fait beaucoup en termes de communication externe et d'acquisitions. La réorganisation interne est plus complexe », confirme Claude Allary, associé au cabinet de conseil Bionest. Les syndicats ont été les premiers à monter au créneau. Difficile de digérer l'arrivée d'un manager anglo-saxon à la tête d'un groupe dont près d'un tiers des 100.000 salariés travaille en France. La nouvelle, au coeur de l'été dernier, du déménagement du siège social dans le triangle d'or du VIIIe arrondissement parisien a sonné comme une provocation après deux ans de réorganisations hexagonales qui n'ont épargné ni les fonctions administratives et les visiteurs médicaux (près de 800 départs), ni la R&D (900 chercheurs concernés entre 2010 et 2011), ni la branche chimie (suppression de près de 1.000 postes d'ici à 2014). Au total, sept implantations sur trente-cinq sont menacées ou condamnées. « Et encore, si Chris Viehbacher avait les mains libres, il aurait fait bien davantage... », avance un conseiller du dirigeant. C'est que l'homme a su s'entourer. Il est allé chercher des collaborateurs dans le secteur automobile, connu pour son sens de l'efficacité. Jean-Philippe Collin, directeur des achats, est arrivé de chez Peugeot en avril après Roberto Pucci (Fiat) aux ressources humaines. À l'inverse, certains départs ont fait mal, tel celui de Laurence Debroux, en charge de la stratégie. Partie chez JCDecaux en juillet, elle n'a toujours pas été remplacée. Quant au remplacement annoncé de Jean-François Dehecq, le fondateur et patriarche, par Serge Weinberg, « caution tricolore » du conseil, il a été plus subi que choisi.Surtout, la réorganisation de la R&D pèche encore. Après des mois de négociations, l'hypothèque Multaq, ce traitement cardiaque issu de la recherche Le Fur et qui a failli ne jamais arriver en France, est levée. « Mais le portefeuille de R&D du groupe ne contient pas d'innovation majeure », s'inquiète Claude Allary. Il a pourtant été amputé d'un quart, et le labo vante les succès de l'anticancéreux Jevtana ou du Lixisenatide (diabète). Les recherches sur le diabète et le cancer ont été constituées en unités indépendantes, basées en Allemagne et aux États-Unis. Leurs patrons n'ont de comptes à rendre qu'à Chris Viehbacher. L'ophtalmologie devrait suivre, autour de la biotech parisienne Fovea. Le rôle de Marc Cluzel, responsable historique de la R&D, déjà chapeauté par le célèbre scientifique Elias Zerhouni au point qu'il fut un temps donné partant à la rentrée dernière, s'en trouvera encore amoindri. Un prélude à une remise à plat du système ? « Si l'acquisition de Genzyme réussit, Chris Viehbacher pourrait en profiter pour mettre un coup de pied dans la fourmilière », confirme un bon connaisseur de Sanofi. « Compte tenu de son statut de premier profit du CAC 40, le groupe aura du mal à justifier de nouvelles coupes claires en France avant les élections de 2012 », tempère un proche. En attendant, c'est aux États-Unis que Sanofi va supprimer 1.700 postes.Audrey Tonnelie

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