« Amélie ou la Métaphysique des tube », « Sous hypnose », « Stranger Eyes »... Découvrez nos critiques cinéma de la semaine
Alexis Campion, Aurélien Cabrol, Marc-Aurèle Garreau

Notre sélection cinéma de la semaine du 23 juin 2025.
LTD/DR
Alexis Campion, Aurélien Cabrol, Marc-Aurèle Garreau

Notre sélection cinéma de la semaine du 23 juin 2025.
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À ce jour, trois films ont tenté l'aventure de l'adaptation sur grand écran d'un roman de la prolifique Amélie Nothomb : Hygiène de l'assassin de François Ruggieri en 1999, Stupeur et tremblements d'Alain Corneau en 2003 et, douze ans plus tard, Tokyo fiancée de Stefan Liberski. Mais c'est la première fois que le cinéma d'animation entend faire de même, avec pour l'occasion son huitième roman, publié en 2000 chez Albin Michel et intitulé Métaphysique des tubes.
Dans une veine autobiographique assumée, Nothomb y raconte les trois premières années de sa vie au Japon, alors même qu'elle est durant ses deux premières années et demie considérée par sa famille comme « un tube digestif inerte et végétatif dont les activités se bornent à ses besoins primaires ». Et c'est cette qualification peu flatteuse qui donne son titre au livre puis au film, avant que la petite Amélie ne finisse par devenir aux yeux de tous une « enfant plus ou moins normale ». Nothomb s'en amuse évidemment et décrit avec malice sa vie familiale dans un Japon aussi étrange que familier.
Les deux auteurs du film, Liane-Cho Han et Maïlys Vallade, ont choisi le pari de la fidélité à l'œuvre originelle, avec la bénédiction de la romancière, qui n'a pas souhaité participer à l'écriture du film. Tous deux étaient jusqu'alors, entre autres, des collaborateurs de l'un des maîtres de l'animation à la française, Rémi Chayé, à qui l'on doit les deux réussites absolues que sont Tout en haut du monde (2015) et Calamity - Une enfance de Martha Jane Cannary (2020). Ils prolongent dans leur propre film cet univers tout à la fois doux et coloré qui fait ressembler chaque scène à un tableau dont la composition a été soigneusement étudiée.
Le résultat est saisissant, entre un hommage revendiqué à l'esthétique du studio japonais Ghibli et à la figure tutélaire de Miyazaki et des décors naturalistes où dominent de sublimes teintes vertes déclinées presque à l'infini, comme en écho aux yeux verts pomme de l'héroïne. Mais les deux réalisateurs n'hésitent pas à citer d'autres influences puisées au-delà du cercle du cinéma d'animation, en évoquant les noms de Terrence Malick pour les mouvements de caméra et de Wong Kar-wai pour les ambiances colorées.

Le tout au service de la malice habituelle d'Amélie Nothomb. Même si une forme de gravité apparaît de temps à autre à cause, par exemple, d'un père qui s'en va et de la mélancolie qui en découle, ce sont l'insouciance et le bonheur de l'éveil à la vie qui dominent ici. Avec notamment en majesté la figure de Nishio-san, l'employée de maison-nounou et qualifiée de « soleil » avec laquelle la petite fille tisse un lien fusionnel. Le temps des traumatismes, stupeurs et tremblements japonais viendra plus tard, comme Nothomb l'a raconté dans d'autres livres.
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Pour l'heure, il faut se laisser porter par ce festin hautement coloré, avec les yeux émerveillés d'une enfant qui découvre la beauté du monde. Le temps, par exemple, de vivre la fête nipponne O-bon, célébrée pour les morts mais qui ici se traduit d'abord et surtout par le spectacle magique de lanternes qui flottent à la surface de l'eau. Pour la plus grande joie d'Amélie, tout autant que pour celle des spectateurs d'un film aux allures enchantées.

Avec Sous hypnose, son premier film, le cinéaste suédois Ernst De Geer signe une œuvre pour le moins ambitieuse et singulièrement aboutie. C'est, pour résumer, l'histoire d'une belle machine sociale bien rodée mais qui se fissure sérieusement quand Vera, mariée à André, tente d'arrêter de fumer à l'aide d'une séance d'hypnose.
Tous deux évoluent dans un environnement professionnel qui semble prôner le bonheur au quotidien et la bienveillance universelle. Or, dans les faits, tout semble au contraire régi par des codes rigides et toute excentricité est bien vite repoussée. S'ensuit un portrait au vitriol d'une société libérale fondée sur l'esprit de compétition permanent et les faiblesses humaines de ceux qui voudraient être les gagnants du système. Les deux protagonistes du film prennent conscience de cette servitude bien trop volontaire et entendent entamer une métamorphose qui va s'incarner en un réjouissant jeu de rôles à l'intérieur du couple. Jusqu'au coup de théâtre final et salvateur.

Il serait exagéré de dire que le cinéma singapourien envahit nos écrans. On se réjouit alors d'autant plus de découvrir Stranger Eyes, le second long-métrage du cinéaste Yeo Siew Hua, dont on avait déjà hautement apprécié Les Étendues imaginaires (Léopard d'or du festival de Locarno en 2018). Mieux vaut ne pas trop en dire sur un scénario à la belle complexité et qui ménage ses effets avec brio.
Tout commence par l'enlèvement d'une petite fille, dont les parents aux abois commencent alors à recevoir des DVD anonymes qui montrent qu'ils sont sans cesse filmés à leur insu... À partir de là, le film multiplie et les pistes et les genres, entre thriller, drame policier, film de famille et réflexion sociale et métaphysique sur le poids des images dans nos sociétés. C'est ce qui fait tout le prix d'une œuvre qui surprend à chaque instant son spectateur, refusant de l'enfermer dans une seule problématique et lui offrant pour finir un fascinant puzzle sur la paradoxale solitude connectée de ces personnages qui nous ressemblent tant.

En 2007, Yahya (incarné par Nader Abd Alhay), un jeune Gazaoui plein d'espoir, voit ses rêves d'études en Cisjordanie brutalement brisés par le blocus israélien. Dans un Gaza soigneusement reconstitué en Jordanie, il survit donc en rendant des services à un dealer local, Osama (Majd Eid), devenu à force de solitude son seul ami. Leur quotidien et leur amitié vont être bouleversés par la soif de pouvoir d'un gradé de la police, Abou Sami (Ramzi Maqdisi).
Ce trio évoque le western façon Sergio Leone, avec son bon, sa brute et son truand rassemblés dans une aventure au drame aussi noir que son humour. Le film des frères Nasser, jumeaux nés en 1988 à Gaza, est très réussi. Reparti du Festival de Cannes avec le prix de la mise en scène dans la section Un certain regard, il amuse, étonne et apprend. Surtout, il émeut profondément, d'une part en racontant par la fiction une société et des individus qui n'existent plus, et d'autre part en lâchant ce cri déchirant : le cinéma palestinien, et ici celui de Gaza, garde une vitalité bouleversante.

Musicologue itinérant, Ange (Arthur H) aime et connaît les gitans au point de vivre comme eux, au jour le jour. Seul, il sillonne l'Europe à la recherche d'un vieil ami quand Solea (Suzanne Aubert), qui prétend être sa fille, s'invite dans sa roulotte... Au fil d'un scénario assez basique, Tony Gatlif nous livre ici l'un de ces films dont il a le secret, libre, déroutant, déterminé par une esthétique de la route et du pas de côté faisant le sel de l'existence. Magnifiant les silences comme les plans fixes, le cinéaste gitan invite le spectateur à prendre le temps, à se (re)connecter à la beauté du monde, des êtres et des âmes.
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Chemin faisant, ce road-movie singulier cultive une forme de sentimentalisme assumé sans romantisme ni flash-back alors qu'un passé révolu hante ses personnages. Il n'empêche, bien que nimbée de nostalgie, cette histoire pensée au temps du Covid file doux vers la joie de retrouvailles au-delà des rancœurs. Le tout au son de musiques tziganes extra qui surgissent et s'évaporent sans crier gare. Partie prenante du sortilège, Arthur H convainc lui aussi, dans la peau toute trouvée de cet Ange baroudeur, solitaire mais jamais triste ni individualiste pour autant. Belle échappée.
Alexis Campion, Aurélien Cabrol, Marc-Aurèle Garreau