Cinéma : de la Chine à Hénin-Beaumont, portraits de jeunes d’ici et d’ailleurs
Les uns vivent dans le sud de la France et à Hénin-Beaumont, les autres en Chine. Ce qui les unit : leur jeunesse. Ce qui les sépare ? Tout ou presque.
Aurélien Cabrol
Jeunesse – Les tourments,de Wang Bing. 3 h 46. Sortie mercredi. Ce n’est qu’un au revoir et Un pincement au cœur,de Guillaume Brac. 1 h 10 et 38 minutes. Sortie mercredi.
LTD/Condor, 2024 House on Fire - Gladys Glover - CS Production
Le premier est un cinéaste chinois de renom, Wang Bing, qui avec Jeunesse - Les tourments signe le deuxième volet d'une trilogie documentaire entamée avec en 2023 avec Jeunesse - Le printemps et consacrée aux jeunes travailleurs de la confection chinoise à bas prix. Le second est un cinéaste français prometteur, Guillaume Brac, qui dans un double programme documentaire composé de Ce n'est qu'un au revoir et Un pincement au cœur nous livre, lui, son regard sur des lycéens dans la Drôme et dans le nord de la France.
Le pur hasard du calendrier des sorties fait se côtoyer ces trois films dans les salles de cinéma. Mais il est tentant malgré tout de les rapprocher, car tous trois évoquent la vie quotidienne de jeunes gens d'ici et d'ailleurs.
On est en Chine, d'abord, à Zhili très précisément. Dans des bâtiments aux allures de bateaux fantômes mal entretenus se trouvent des ateliers de confection, théâtres d'un effrayant esclavage moderne. Entre mondialisation et déréglementation, les jeunes salariés subissent des conditions de travail inhumaines. Ici une jeune fille est contrainte par son patron, insatisfait de son travail, de recoudre tous ses vêtements. Là un jeune ouvrier perd son livret de paie et son patron refuse de lui verser son salaire et l'humilie publiquement sans vergogne. Même les solidarités ancestrales se délitent devant de telles violences permanentes.
Wang Bing filme tout cela au plus près et le résultat est saisissant, fruit de quatre années de montage pour parvenir à restituer les cadences infernales aussi bien qu'une réelle proximité entre filmeurs et filmés.
Jeunesse – Les tourments,de Wang Bing. 3 h 46. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/2024 House on Fire - Gladys Glover - CS Production)
Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de là, ici, en France, d'autres jeunes gens découvrent eux aussi la vie, mais dans des conditions bien différentes. La fin du lycée pour les élèves d'un établissement drômois, une nouvelle année pour des lycéennes espiègles à Hénin-Beaumont : les deux courts documentaires réalisés par Guillaume Brac donnent à voir avec infiffniment de douceur ces réalités quotidiennes.
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Certes, on est bien loin des turpitudes chinoises mais l'angoisse face à l'avenir, les doutes, les évolutions, bref, la fin réelle de l'adolescence, sont autant de questionnements existentiels pour ces femmes et ces hommes en devenir. Certes, leur avenir semble a priori moins sombre et complexe que pour leurs camarades chinois, mais pourquoi leur dénier des états d'âme et des blessures causés par des deuils, des arrachements ou des désillusions ?
Ce n’est qu’un au revoir et Un pincement au cœur,de Guillaume Brac. 1 h 10 et 38 minutes. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/Condor)
Guillaume Brac les filme avec autant d'humanité que son confrère chinois. Il en résulte des portraits souvent attachants, parfois drôles, le tout pris dans une mélancolie propre à cet âge de la vie où tout semble à la fois possible et achevé. Et parfois le temps se fige dans un bonheur fragile au bord d'une rivière sous le soleil de juin et les éclaboussures d'une eau qu'on devine divinement fraîche. Et même si l'avenir paraît plus sombre à Hénin-Beaumont, les deux protagonistes d'Un pincement au cœur affichent un bel appétit de vie, et leurs savoureux dialogues spontanés face à un surveillant goguenard pourraient faire pâlir d'envie bien des scénaristes. Issus de ce qu'on appelle lourdement le « cinéma du réel », ces trois films proposent des regards singuliers, loin des clichés convenus. Ils sont comme autant de précieuses fenêtres ouvertes sur le monde.