Quand le lin normand s'émancipe de la dépendance chinoise

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Installée près de Caen, cette jeune coopérative chantre du circuit court bouscule le marché du tee shirt (15% des ventes de vêtements) avec des pièces en jersey de lin bio issues de fibres cultivées localement
Installée près de Caen, cette jeune coopérative chantre du circuit court bouscule le marché du tee shirt (15% des ventes de vêtements) avec des pièces en jersey de lin bio issues de fibres cultivées localement (Crédits : DR)
Le terroir normand produit la moitié du lin qui s’échange à travers le monde mais 90% des fibres filent se faire filer en Chine d’où elles reviennent sous la forme de chemises et de pantalons. Une fatalité ? Pas si sûr. Sous l’impulsion de quelques empêcheurs de tourner en rond, cette filière textile « se ré-enracine » à petits pas, du champ à la garde-robe. Focus sur deux projets qui incarnent ce retour aux sources dans l’air du temps.

Le bâtiment repeint d'un blanc immaculé respire encore le neuf. Il est fin prêt à recevoir la table de coupe automatisée attendue dans quelques jours, les machines de tricotage circulaire dernier cri arriveront un peu plus tard. Bienvenue dans l'atelier de confection de la bien nommée coopérative LINportant, située à Evrecy aux portes de Caen. C'est là, au cœur du plus grand bassin de culture linière du monde, que Paul Boyer a choisi d'implanter la première fabrique française de confection de tee-shirts en lin biologique pour, explique t-il, « assurer un débouché local et pérenne » à la fibre normande labellisée AB.

Ingénieur des Mines de formation, l'homme, féru de mode éthique, est un passionné de la plante à fleur bleue. Il est également l'un des meilleurs connaisseurs de la filière si tant est qu'il soit possible de parler d'une filière tant la France a abandonné, aux pays asiatiques, la transformation de la seule fibre textile d'origine européenne. C'est avec l'espoir d'enrayer (un peu) cette hémorragie qu'il a fondé LINportant, fin 2020, avec l'appui d'une soixantaine de coopérateurs. Le pari, au plus fort de la crise, était osé mais il s'est révélé payant.

« Le chemin s'est transformé en autoroute »

Lancée à la faveur d'une campagne de crowdfunding (une méthode permettant de récolter des fonds auprès d'un large public via des plateformes de financement participatif), qui a crevé les plafonds (8.000 pré-ventes pour 100 espérées), l'entreprise a profité à plein du regain d'amour des consommateurs et des enseignes pour le made in France. La tendance, qui préexistait, s'est trouvée confortée par la pandémie, constate Morgane Emereux, sa porte-parole.

« Lorsqu'en février 2020, la Chine s'est arrêtée, beaucoup de marques se sont demandées ce qu'elles allaient proposer en boutique. Cela a joué comme un révélateur d'un niveau déraisonnable de dépendance ».

En atteste le sursaut de commandes enregistré par la coopérative. A peine immatriculée, elle a revu ses objectifs à la hausse : de 100.000 pièces par an, elle table désormais sur 300.000. Une goutte d'eau dans l'océan des quinze millions de tee-shirts qui s'écoulent chaque année en France mais un signal encourageant, à écouter Paul Boyer, qui fait état de marques d'intérêt « très sérieuses » exprimées par plusieurs distributeurs.

«Ce qui frappe, c'est que les grandes enseignes avec qui nous discutons ne veulent pas d'un "one shot" mais d'une relation durable qui ne relève plus du greenwashing », assure t-il.

Reste à LINportant à digérer ce qui s'apparente à une crise de croissance. Difficile dans un secteur où le savoir-faire s'est perdu et où recruter du personnel qualifié tient de la gageure. Dans l'entrefaite, l'entreprise a fait appel à des sous-traitants pour livrer 30.000 premiers tee shirts en jersey de lin bio (au prix public de 45 euros). Face à l'afflux de commandes, ses administrateurs viennent aussi de modifier les statuts pour autoriser l'utilisation de fibres en provenance de liniculteurs en conversion biologique « en cas de rupture d'approvisionnement ».

« Le chemin du début s'est transformé en autoroute mais cela met l'équipe sous pression. Si je démarrais aujourd'hui, je le ferais avec une envergure plus grande », commente son président.

Renouer les fils

Plus à l'amont de la filière, l'heure est également au rapatriement d'activités évanouies. La branche « fibres » du groupe coopératif agricole normand Natup, dont la plupart des adhérents cultivent du lin, investit 4 millions d'euros pour construire, dans l'Eure, la deuxième filature de lin française après celle réanimée, l'an dernier, par l'industriel alsacien Pierre Schmitt sous l'enseigne Emmanuel Lang. Le projet normand signe, mieux que d'autres, le retour du circuit court. Adossée à la linière de Saint-Martin-du-Tilleul dédiée à la première transformation des fibres, l'usine sera implantée au beau milieu des champs réputés donner « le meilleur lin du monde ».

A pleine capacité, elle produira 250 tonnes de fil par an. De quoi fabriquer 1,2 millions de chemises ou 300.000 draps de deux personnes... et intéresser les enseignes bleu, blanc, rouge. « Plusieurs marques comme Saint James, Petit Bateau et 1083 ont envoyé des lettres de soutien » se félicite-t-on chez Natup. La coopérative a pris simultanément le contrôle de la société Lemaître-Demesteere, dernier tisseur de lin français domicilié dans les Hauts de France et spécialisé dans le haut de gamme pour le prêt à porter et la décoration. Une manière de boucler la boucle, du champ à la garde robe.

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Commentaires
a écrit le 23/04/2021 à 17:40 :
Bravo , bonne démarche .Bonne continuation.
a écrit le 23/04/2021 à 8:58 :
Décarboner notre quotidien va de pair avec de nouvelles habitudes d'achats et de nouvelles productions, lin, laine, fibre à base de lait et sans doute bien d'autres matières qui restent à découvrir. Notons qu'à une certaine époque le lin à fait la fortune de la Bretagne avec les toiles, il nous reste de cette époque tous ces merveilleux enclos. Notons qu'il existait déjà une mondialisation du marché autour de cette plante.
Réponse de le 24/04/2021 à 21:11 :
Le chanvre semble pas mal, pousse tout seul sans traitements (fait de l'ombre aux mauvaises herbes), peut servir à autre chose que des sacs de billets ou courrier postal (remplacé par du plastique), genre habillement.
La fibre de bambou, etc.
Y a du lin qui ne se froisse pas, question de tissage.
Parait que le marbre brut de pierre tombale va en Chine pour y être affiné et revient tout beau, prêt à utiliser (et sert à lester les bateaux, abaisser le centre de gravité), le chêne aussi, je crois, va la bas pour revenir ensuite. Le monde est fou.
La Bretagne se remet à produire du sarrasin, y en a encore un peu, labellisé mais le reste de consommation vient souvent de Chine.
a écrit le 23/04/2021 à 8:05 :
Faut soutenir cette bonne idée ... je vais regarder ce qui est proposé sur leur site
Au lieu d acheté 10 tee shirts qui finiront à la poubelle dans 2 ou 2 ans ... je préfère en racheter 4 qui dureront plus longtemps
Et soutiendront l emploi en France donc nos cotisations sécu et retraite
Réponse de le 24/04/2021 à 12:29 :
Si c'est soutenir des béat très peu pour moi.
a écrit le 23/04/2021 à 8:04 :
Faut soutenir cette bonne idée ... je vais regarder ce qui est proposé sur leur site
Au lieu d acheté 10 tee shirts qui finiront à la poubelle dans 2 ou 2 ans ... je préfère en racheter 4 qui dureront plus longtemps
Et soutiendront l emploi en France

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