Jamel Debbouze : « Le foot, c’est la vraie méritocratie »
Propos Recueillis par Charlotte Langrand et Solen Cherrier Photos Sébastien Leban

Photo d'illustration
LTD/Sébastien Leban
Propos Recueillis par Charlotte Langrand et Solen Cherrier Photos Sébastien Leban

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En arrivant dans ce restaurant du 16e arrondissement de Paris, il commande un jus de citron-gingembre-miel car il en est « déjà au 67 e café ». Et s'enquiert tout de suite de notre avis sur Mercato, le film dans lequel il incarne un agent de footballeur en perte de vitesse, prêt à tout pour sauvegarder sa place dans le métier.
La fébrilité joyeuse affichée par Jamel Debbouze montre à quel point le film compte pour lui : il est à l'origine du projet, porte le premier rôle et a toujours rêvé de faire ce film sur ce sport qu'il vénère. Il aurait « même pu être joueur professionnel mais [il s'est fait] les ligaments croisés ». Il blague, évidemment. Et reste très lucide sur les coulisses impitoyables du foot.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Le cinéma aborde souvent le football par le biais de la comédie. Pourquoi avoir choisi de montrer la violence et le cynisme du milieu ?
JAMEL DEBBOUZE — Filmer le foot et sa spontanéité, c'est extrêmement compliqué. Lors d'un match, il y a maximum quinze minutes d'action effective. Pour autant, c'est shakespearien et organique : je ne connais pas d'autre spectacle où 80 000 personnes se lèvent comme un seul homme sur une action. Mais je ne soupçonnais pas l'âpreté et la violence de ses coulisses, qui m'ont fasciné autant que le sport lui-même. J'ai donc d'abord voulu faire du cinoche sur cet univers, puis dévoiler l'envers du décor.

Votre personnage n'est pas l'archétype de l'agent star, il est « à l'ancienne » et lutte pour rester dans le jeu...
Ce n'est pas Jorge Mendes, qui représente Cristiano Ronaldo. On parle plutôt d'un mec qui vit une précarité : il a été l'agent de Blaise Matuidi en 2018, a vécu des belles heures mais s'est retrouvé à la cave à cause d'une rumeur infondée. Il est acculé mais résiste, avec un petit joueur en devenir auquel il croit à fond et un autre qu'il a toujours suivi, au ban du PSG... Mon personnage a le même niveau social que ses joueurs. Ce mercato est le moment absolu pour lui : soit il sauve son année, soit il le met dans la panade.
C'est un rôle principal et complexe. Avez-vous la pression ?
Un peu, car d'habitude je m'arrange pour être planqué entre deux autres acteurs ! Ce qui m'a le plus touché, c'est de jouer un personnage complexe et nuancé, comme je l'ai rarement fait. Avec son fils, ils n'arrivent pas à s'aimer. Il le prend pour un connard qui ne court qu'après l'argent, travaille dans un milieu capitaliste et dont le métier s'assimile à de l'esclavagisme : il voit son père se faire humilier par les joueurs et les clubs. Et le truc le plus dur à vivre pour un père, c'est l'humiliation.
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Vous dites qu'il est seul car « sa passion l'a dévoré ». Est-ce votre cas ?
Non, et c'est ma chance. Au départ, je n'étais pas passionné, j'ai fait ça pour aider ma mère. La première fois que je suis monté sur scène à Trappes, j'ai pris l'oseille en pensant que c'était pour les musiciens. Je ne l'ai dit à personne, je suis parti en courant. Je l'ai donnée à ma mère, prétextant qu'un ami m'avait demandé de garder de l'argent. Elle ne m'a pas cru, je suis parti une semaine et, à mon retour, personne ne me l'a réclamée. En fait, je n'ai pas compris qu'on puisse être payé pour prendre autant de plaisir. Après, on m'a invité à une soirée, on m'a dit de mettre une moustache, de faire n'importe quoi, et on m'a donné 500 francs. J'avais l'impression de flotter. On m'a dit que j'étais fait pour ça et j'ai continué. Mais, au fond, je préfère mon salon à mon métier.
Ce kif de la première fois, l'avez-vous retrouvé par la suite ?
Bien sûr. La différence, c'est qu'aujourd'hui je ne pense plus à être payé. Mon salaire, c'est de chercher à me surprendre, donc à surprendre les autres. J'ai construit le personnage de Driss Berzane comme ça. Pareil avec le Jamel Comedy Club. Ça fait longtemps que j'avais ça dans les tiroirs, le Jamel Comedy Française. On met des costumes et on tord un classique : Cyrano de Berbergerac ! Ça, ça m'excite. Tout ce que j'ai fait, comme Mercato, je m'y suis donné corps et âme. Qu'on aime ou pas, ça ne m'appartient plus.
Le personnage de Driss Berzane essaie de ne pas être has been. Ça vous parle ?
Il sent que la lumière baisse, et je l'ai vécu : je n'arrive plus à lire de près !
Vous connaissez des footballeurs et des agents. Avez-vous vécu de près les histoires du film ?
J'étais alimenté en permanence par des agents comme Rachid Si Larbi ou Boula, une légende du milieu, et par mon cousin à Marseille, qui travaillait avec Rolland Courbis. Et encore, il y en a de bien plus violentes... Il y a de tels enjeux financiers. En écrivant le scénario il y a deux ans, on se disait qu'acheter un joueur 1 milliard, c'était peut-être beaucoup. La semaine dernière, cette somme a été proposée à Vinicius Jr.

Avez-vous déjà participé à un transfert en vrai ?
J'ai entendu quelques tractations... J'étais très proche de Nicolas Anelka, de « Zizou Christ » et de Kylian Mbappé. J'ai même été confiné avec Kylian et sa famille. Un moment dinguissime. Ils m'ont profondément touché par leur lien familial dans l'adversité. Bien sûr, ils font bonne figure, mais j'ai vu la fêlure, l'enfance chez Kylian. Quand ils étaient apeurés et que ça les submergeait pour un milliard de raisons. Les sommes faramineuses engendrent des situations faramineuses. Comme ils ont de l'argent, il ne faudrait pas les plaindre. Mais moi, quand je rencontre un être humain et que je vois l'enfant en lui, je ne peux pas ne pas être touché. Et malgré leur situation sociale, je sentais l'humanité et la faiblesse.
Aimeriez-vous avoir la vie de Kylian Mbappé ?
Jamais de la France ! C'est trop. Ce que j'ai vécu m'a déjà submergé. À partir du moment où vous passez de zéro considération à cinq personnes qui vous aiment, votre vie change. Lui, c'est 123 millions de followers [sur Instagram]. Moi, c'est moins de 2. Mais ça reste des millions. Hier, j'étais un petit Rebeu handicapé moche qui ne pouvait pas entrer en boîte de nuit. Aujourd'hui, je refuse des appels... Le plus dur, c'est la culpabilité que l'on peut ressentir en quittant le quartier. On laisse des gens là-bas. Comme on veut en sortir le maximum, on en attire des super, et d'autres malveillants. Il y a de l'admiration et de la jalousie.
L'affaire Pogba vous a étonné ?
Non, car c'est arrivé un milliard de fois. C'est un milieu opaque. Peu de choses sortent, car en banlieue on ne balance pas. Pour plein de raisons, pas seulement l'honneur : on a peur, aussi. À de rares exceptions près, tous les joueurs ont subi des pressions de ce genre. Heureusement que Kylian a sa famille et qu'elle est unie. S'il y a eu ce désamour avec le PSG, c'est parce que l'homme a été atteint quand il a eu le sentiment qu'on avait fait du mal à son petit frère Ethan [qui joue désormais à Lille].
Vu la concurrence dans les centres de formation, il faut être courageux pour jouer au foot quand on est ado ?
C'est très dur d'arriver sur le terrain et de ne pas être au niveau, de se faire chambrer dans les vestiaires ou de ne pas être sur la feuille de match. Il faut de l'abnégation pour y retourner. En même temps, ils ne pensent pas à ça car ils vont vers ce métier avec une passion inébranlable. Je me souviendrai toute ma vie de mon fils [Léon, 16 ans, qui joue avec l'Association PSG] quand il a vu Kylian Mbappé se transformer en scooter contre l'Argentine en 2018 : il a poussé son chapeau de Luffy [personnage du manga One Piece] et s'est approché de la télévision la bouche et les yeux grands ouverts. Il a pris perpète sur une action ! Même s'il y a quelque chose de pourri, il y a aussi ce geste, cette surprise, cette élégance...
Le jeune joueur suivi par Driss est poussé par sa mère vers le foot pro. Que vous inspirent ces « projets Mbappé » ?
Mes parents ne venaient pas aux matchs, ça ne les intéressait pas qu'on soit pris ou non. Ils voulaient juste qu'on s'épuise sur un terrain pour qu'on arrête de leur casser les bonbons !
Aujourd'hui, l'Île-de-France est le plus grand exportateur de footballeurs avec la région de São Paulo. C'est notre Sciences-Po à nous ! La culture et le sport restent les deux seules vraies alternatives quand on est issu des quartiers. Même si des efforts ont été faits pour ouvrir les classes prépas, Henri-IV reste relativement fermé. Ils s'engouffrent donc dans le foot et ils ont raison. Si Mbappé les fascine autant, c'est parce que socialement c'est une alternative concrète : c'est la vraie méritocratie.
Les joueurs ne sont pas épargnés. Que pensez-vous de leur attitude, une fois le succès venu ?
Si on n'éduque pas quelqu'un, comment peut-on attendre de lui un comportement exemplaire ou même normal ? Et qui est vraiment préparé à ça ? Les gens de banlieue ne partent pas de zéro mais de moins vingt, car ils sont déconsidérés. Le jour où tu es sur le toit du monde, payé une fortune, tu débarques sur la planète « fais ce que tu veux » ! L'argent déforme tout ; le succès, c'est encore pire. Ça va trop vite. Évidemment que les joueurs m'énervent quand ils se comportent comme des petits cons. Mais ils ne me dégoûtent pas car je sais par où ils sont passés.
Dans Quotidien, Omar Sy a confié que la Coupe du monde 1998 était le plus beau souvenir de sa vie. Et vous ?
C'était incroyable, c'est vrai. On a comparé ça à la Libération, ce n'est pas pour rien. L'amour en France à ce moment-là était phénoménal. Il s'est un peu étiolé depuis. Heureusement, il y a le sport, encore avec les JO récemment, et la culture. Donc, oui. Je me rappelle même un barbecue à Trappes avec Omar. J'avais apporté les merguez. [Il s'arrête.] Quand j'y pense, lui n'en a jamais apporté. Sauces, baguettes, Banga : oui, je ne dis pas. Mais merguez, non !

Pour finir, Zinédine Zidane sera-t-il le prochain entraîneur de l'équipe de France ?
[Il mime des incantations.] Si ce n'est pas lui, autant laisser le poste vacant ! Mais ça me rend triste que Didier Deschamps parte, c'est le meilleur sélectionneur qu'on ait eu. Et j'ai peur pour Zizou car il a une obligation de réussite. S'il ne signe pas d'un Z, on risque de l'égratigner. Même lui. En revanche, celui qui parle mal, je l'allume ! Faites gaffe, Excalibur39, Poupoune17 et autres anonymes des réseaux : je viens chez vous !
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Le foot vu de ses coulisses et non du stade... Voilà la bonne surprise de Mercato, qui évite le piège et ne tombe pas dans l'éternelle comédie footballistique inefficace et déjà vue. Ici, Tristan Séguéla, également réalisateur de la série Tapie, choisit de plonger dans l'envers du décor et les bassesses du milieu: celui où les agents de joueurs parlent gros sous, misent sur des jeunes qu'ils revendent ensuite à prix d'or, où les joueurs agissent comme des gamins excessifs et déraisonnables et où la mafia sévit avec violence.
Au centre de ce thriller lucide et sans concession, Driss Berzane, agent en perte de vitesse (Jamel Debbouze, agile en intrigant baratineur et passionné), se débat pour sauver sa peau: alors qu'il est ruiné, des voyous lui réclament une grosse somme d'argent. Il a donc sept jours pour réussir son mercato et regagner l'estime de son fils, qui s'est construit en totale opposition à lui... et au foot. Charlotte Langrand.
Mercato, de Tristan Séguéla, avec Jamel Debbouze, Monia Chokri, Hakim Jemili, Milo MachadoGraner. 1h59. Sortie mercredi.
Propos Recueillis par Charlotte Langrand et Solen Cherrier Photos Sébastien Leban