Destin d’un architecte juif émigré aux États-Unis, le grand retour de Bridget Jones, la déclaration d’amour d'une fille à son père et un western minimaliste, épuré et contemplatif en pleine guerre de Sécession : nos critiques cinéma de la semaine.
La délicatesse du béton (5⭐/5)
Osons l'avouer : avant de découvrir le film de Brady Corbet, avec Adrien Brody dans le rôle-titre, on ignorait tout du « brutalisme » et d'abord qu'il s'agissait d'un courant architectural de première importance depuis sa naissance dans les années 1950. Et pourtant, les premières réalisations brutalistes s'inspiraient d'un illustre modèle, l'architecte franco-suisse Le Corbusier. Les caractéristiques du brutalisme ?
Des fenêtres et des ouvertures en très grand nombre, un dépouillement ornemental revendiqué, la répétition assumée d'éléments architecturaux identiques et surtout l'utilisation du béton brut et laissé tel quel. Les historiens de l'art s'accordent pour dire que l'on en voit la première véritable concrétisation en 1949 en Suède avec la villa Göth, à Uppsala. D'autres réalisations verront ensuite le jour en Angleterre, puis dans le reste de l'Europe et du monde.
Brady Corbet, l'auteur américain de The Brutalist, aurait pu choisir la voie facile du biopic de l'un des représentants de ce courant architectural. Or il a choisi la voie plus ambitieuse et singulière de la fiction totale en inventant purement et simplement la figure de László Tóth, qu'incarne Brody à la perfection. On voit ce rescapé des camps débarquer à Ellis Island en 1947 et entamer un véritable parcours du combattant pour s'imposer, entre antisémitisme et xénophobie.
« The Brutalist », de Brady Corbet, dure 3 h 35. (Crédits : LTD/Universal pictures)
On est alors bien loin de l'image d'Épinal d'une Amérique « terre d'accueil ». Mais le génie de Tóth émerge à l'occasion de la reconstruction de l'impressionnante bibliothèque d'un magnat de l'industrie, préfiguration d'une conception à la fois minimaliste, utilitaire et superbe de l'art architectural.
Confronté au grand capital américain avec ses limites esthétiques et intellectuelles et sa prodigalité financière, le génie de Tóth triomphe et il obtient de bâtir un vaste centre culturel abritant également une église destinée à accueillir le tombeau de la mère du milliardaire commanditaire. Le scénario pourrait se contenter de ce récit titanesque. Mais Corbett va bien plus loin à travers notamment l'irruption de l'épouse de l'architecte et l'adoption d'une nièce orpheline bien des années plus tard. Autant d'éléments qui se télescopent et s'entrecroisent, le film cheminant alors entre trivialité et sublime.
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Shoah, création artistique, statut du créateur, capitalisme, intégration, racisme : The Brutalist embrasse tous ces sujets sans jamais donner l'impression de les maltraiter.
Le réel le plus prosaïque n'arrête pas de se rappeler au bon souvenir du personnage principal, figure à la fois héroïque et tragique, démesurée et dérisoire. Shoah, création artistique, statut du créateur, capitalisme, intégration, racisme : The Brutalist embrasse tous ces sujets sans jamais donner l'impression de les maltraiter ou de s'en servir comme des alibis.
Et il faut bien trois heures et demie et un entracte de quinze minutes au milieu pour exprimer ce foisonnement dans un film qui ne cède jamais à la facilité sans pour autant négliger une dimension romanesque servie par un casting exceptionnel. « C'est la destination qui compte, pas le chemin », dit l'une des protagonistes dans un propos abrupt qui semble à rebours du film, tant ce dernier met en avant la difficulté d'un parcours hors norme. Mais au fond, pour Tóth, le cheminement et le but finissent par se confondre en un destin exceptionnel.
The Brutalist, de Brady Corbet, avec Adrien Brody, Felicity Jones, Guy Pearce, Joe Alwyn, Raffey Cassidy, Stacey Martin, Isaach de Bankolé. 3 h 35. Sortie mercredi.
C'est l'affiche du film qui le dit : « Nouveau chapitre, même Bridget », et rien n'est plus vrai. Revoici la Bridget Jones du premier volet, sorti en 2001 : toujours blonde et mal fagotée, toujours aussi peu sûre d'elle et dépassée par les événements (cette fois-ci, ses rapports avec ses deux enfants), et une nouvelle fois absorbée par la recherche de l'homme idéal. Car, à 52 ans, Bridget a perdu le (premier) homme de sa vie, Mark Darcy, après dix ans de bonheur. Poussée par ses amis, elle met fin à son long veuvage et repart en quête d'amour...
Bridget Jones est de retour, 25 ans plus tard. (Crédits : LTD/Jay Maidment/Universal Pictures)
On l'aura compris, ce quatrième opus vise avant tout les fans nostalgiques, qui se réjouiront de retrouver tous les petits travers de la célibataire londonienne la plus célèbre au monde. Les autres se désoleront d'une grande impression de déjà-vu dans un scénario plein de bons sentiments, et constateront que l'héroïne n'a pas gagné une once de maturité en vingt-cinq ans. Ils se contenteront de quelques scènes drôles : celles qui signent le retour du séducteur invétéré Daniel Cleaver (impayable Hugh Grant) et celles où son médecin (Emma Thompson, gentiment navrée) tente de secouer cette immuable « girl next door ».
Bridget Jones - Folle de lui, de Michael Morris, avec Renée Zellweger, Leo Woodall, Hugh Grant, Chiwetel Ejiofor. 2 h 04. Sortie mercredi.
Après avoir réalisé des films de fiction, des documentaires et même plusieurs épisodes d'une série à succès (Gomorra), Francesca Comencini, la fille de l'immense cinéaste italien Luigi Comencini, s'est lancée dans le périlleux exercice de l'autofiction. C'est une fille qui a envie de remercier son père dans une déclaration d'amour à ce cinéma que tous les deux affectionnent tant. Bien loin de l'hagiographie, Prima la vita déploie des trésors d'intelligence et de sensibilité pour décrire d'abord une existence entre ses propres addictions et le contexte si particulier des « années de plomb » et du terrorisme.
Fabrizio Gifuni, Romana Maggiora Vergano, Anna Mangiocavallo partagent l'affiche dans le dernier Francesca Comencini. (Crédits : LTD/Pyramide films)
La beauté du film réside précisément dans cette évocation de l'enfance, car Luigi Comencini, à travers des chefs-d'œuvre comme L'Incompris et Les Aventures de Pinocchio notamment, fut le peintre inspiré de cette période de la vie. Ces deux films et leur genèse sont d'ailleurs présents dans Prima la vita. On ne peut qu'être ému par cette figure paternelle rayonnante et par cet exercice d'admiration d'une fille pour son père, d'une cinéaste pour un cinéaste.
Prima la vita, de Francesca Comencini, avec Fabrizio Gifuni, Romana Maggiora Vergano, Anna Mangiocavallo. 1 h 50. Sortie mercredi.
D'un cinéaste italien vivant aux États-Unis, on pouvait attendre avec amusement une renaissance du western spaghetti. Mais, au sens propre du terme, ce n'est vraiment pas le genre de Roberto Minervini, qui signe avec Les Damnés un western minimaliste, épuré et contemplatif. Sur fond de guerre de Sécession, on y suit une petite troupe de volontaires nordistes à cheval dans une région alors inexplorée de l'Ouest américain.
René W. Solomon, Jeremiah Knupp, Cuyler Ballenger jouent dans le dernier film de Roberto Minervini, en salle mercredi. (Crédits : LTD/Okta Film)
Pour sa première fiction, le documentariste Minervini concentre son propos sur le quotidien de ces hommes perdus au milieu de nulle part. Il déploie une magnifique attention cinématographique aux visages, aux gestes et aux regards. Amateurs de sensations fortes et de chevauchées fantastiques : passez votre chemin. Les autres apprécieront un sens indéniable de la mise en scène et de l'image, dans le droit fil de ce que l'Américaine Kelly Reichardt avait su accomplir dans ses deux admirables westerns, La Dernière Piste et First Cow.
Les Damnés, de Roberto Minervini, avec René W. Solomon, Jeremiah Knupp, Cuyler Ballenger. 1 h 29. Sortie mercredi.