Mohamed Bouhafsi : « Je m’appelle Mohamed et c’est comme ça »
Rémi Jacob

« La Tribune Dimanche » a rencontré Mohamed Bouhafsi.
LTD/CYRIL MOREAU/BESTIMAGE
Rémi Jacob

« La Tribune Dimanche » a rencontré Mohamed Bouhafsi.
LTD/CYRIL MOREAU/BESTIMAGE
Il a conscience que le titre de son film documentaire - La banlieue, c'est le paradis - ne manquera pas de susciter des commentaires plus ou moins aimables. « Mon but, c'est qu'il interpelle, assume sans ambages Mohamed Bouhafsi. Quand on regarde la télévision, on a l'impression que la banlieue, ce sont des scènes de combat, des fusillades et des émeutes. En réalité, dans 99 % des cas, ce ne sont pas des zones de non-droit. On n'est pas à Tijuana. Mais il ne s'agit pas pour autant de mettre les problèmes sous le tapis. Cette fresque, je l'ai voulue fédératrice et républicaine, ni de gauche ni de droite. Et surtout pas moralisatrice. »
Au menu : un récit passionnant émaillé de témoignages percutants de personnalités qui livrent leur vérité et racontent leur histoire, celle de 5,5 millions de banlieusards. Avec au casting des artistes comme Franck Gastambide, Akhenaton ou Sabrina Ouazani, des acteurs du monde associatif ou des industriels venus de quartiers modestes, comme Xavier Niel. Mais également des figures politiques comme Jean-Louis Borloo, Fabien Roussel et, last but not least, les trois derniers présidents de la République : Emmanuel Macron, François Hollande et Nicolas Sarkozy, qui fait l'exégèse du mot « Kärcher » lâché en 2005 dans une cité de La Courneuve (« Ce n'était pas une maladresse, c'était la volonté de dire qu'on voulait aller en profondeur chercher ces trafiquants »).
Dès les premières minutes, Mohamed Bouhafsi nous plonge au cœur de « sa » banlieue, là où il a vécu entre 6 et 20 ans : la cité des Francs-Moisins, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), de l'autre côté du périph. Une dizaine de tours dessinées à la serpe - avec des angles droits inspirés de Kandinsky, mais sans la couleur et la grâce - sorties de terre en 1974.

Des blocs construits sur les décombres du bidonville où s'entassaient dans des conditions insalubres des hommes et femmes venus du Maghreb, d'Afrique, du Portugal ou d'Espagne, des rêves plein la tête : « Mon grand-père kabyle répétait souvent : "On m'avait dit qu'en France les rues seraient pavées d'or. Mais j'ai très vite compris que non seulement les rues n'étaient pas pavées du tout, mais qu'en plus, c'est nous, les Algériens, qui allions les construire." »
Dès les années 1980 se fissure dans cet univers de béton l'harmonie qui y régnait aux premières heures. « Comme il y avait peu d'accès à la culture et aux services publics, ceux qui avaient les moyens partaient, retrace le réalisateur. À la place arrivaient des immigrés dans la misère. On a entassé des gens en grande souffrance, et cela a entraîné une "ghettoïsation". Petit à petit, la mixité a disparu. C'est comme ça que sont nés le communautarisme et le repli sur soi. »
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.


Chômage, pauvreté, tensions avec la police, la machine s'enraie et certains jeunes prennent le mauvais virage. Celui de la délinquance, dont le paroxysme sera les émeutes de 2005, déclenchées après la mort de Zyed et Bouna, deux adolescents électrocutés à Clichy-sous-Bois en tentant d'échapper à la police. Témoin clé du documentaire, le rappeur et comédien Sofiane Zermani, alias Fianso, se livre sans fard : « Je ne vous cache pas que j'ai été partie prenante de ces émeutes. J'ai été proactif. On voulait tout niquer. »
Mais, de son enfance aux Francs-Moisins, Mohamed Bouhafsi garde surtout en mémoire une solidarité hors norme. Comme lorsque Nadir, son voisin du dessus, l'arrache aux griffes de son père, qui les battait lui et sa mère. « Avec sa femme, Aïda, ils m'ont sauvé et sorti de la violence, glisse-t‑il, très ému. Quand ils ont entendu les premiers cris, ils m'ont fait venir chez eux, où j'ai découvert les matchs de football, les jeux de société et les soirées entre amis. Jamais je n'avais assisté à une telle solidarité à Paris, où je vivais avant d'arriver aux Francs-Moisins. » Une cicatrice qu'il a aujourd'hui transformée en combat, en tant qu'ambassadeur de la Convention nationale des associations de protection de l'enfant (CNAPE) et de l'association L'Enfant bleu, qui lutte contre la maltraitance infantile.

Dans ce documentaire, on revit également avec lui et les autres intervenants une parenthèse enchantée : la Coupe du monde 1998 et sa finale onirique. « Le plus beau jour de ma vie, souffle-t‑il. Ma fenêtre était à 300 mètres du Stade de France, on entendait les clameurs. J'avais seulement 6 ans, mais je m'en souviens parfaitement. Zidane était mon héros. Avant la demi-finale contre la Croatie, j'avais d'ailleurs demandé à ma mère de sortir dans le quartier car je pensais naïvement qu'on pourrait le croiser après le match. [Rires.] »
C'est la naissance de la France black-blanc-beur. L'euphorie de l'union nationale. Une douce France. Puis la douche froide. « En fait, c'était un mirage », résume amèrement Akhenaton. « C'est bouleversant, poursuit Mohamed Bouhafsi. On a cru que notre histoire avait changé. Le tournant a eu lieu avec les attentats du 11 septembre 2001. On est passé de l'Arabe qui fait gagner la Coupe du monde à celui qui fait peur. Quand j'ai commencé ma carrière de journaliste, au début des années 2010, un grand dirigeant de Radio France m'a demandé de changer de prénom pour pouvoir passer à l'antenne. J'ai refusé. Moins d'un an après, je débutais sur RMC. Je lui ai envoyé mon premier passage antenne, avec un mot ou j'ai écrit : "Je m'appelle Mohamed et c'est comme ça." »
À lire également
Aujourd'hui, le journaliste de 32 ans - promu cet automne directeur général de la société Troisième Œil Productions (Mediawan), qui produit notamment C à vous - croit en un avenir meilleur : « Ce n'est pas fini, il faut se battre. Chacun a sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé et c'est tous ensemble que l'on y arrivera. On doit faire république et front commun. Les dirigeants successifs se sont trop concentrés sur les questions de sécurité et d'immigration. Il faut remettre l'école au cœur des politiques publiques, surtout pour les petites classes. Aujourd'hui, là où on investit le plus, c'est dans les collèges et les lycées, alors que c'est dès la crèche et la maternelle que beaucoup de choses se jouent. »
La banlieue, c'est le paradis, de Mohamed Bouhafsi et Nathalie Conscience. Mardi 18 février à 21 h 10 sur France 2. (Documentaire)
Rémi Jacob