ENTRETIEN — Voilà un livre d’homme sur les violences sexuelles qui réussit à être... exaltant, drôle et littérairement détonant.
On l'attendait ardemment, sans pouvoir prédire qui l'écrirait. L'Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis n'est pas simplement un livre d'homme sur les violences sexuelles, c'est aussi un très grand livre de littérature, à l'instar du Triste Tigre de Neige Sinno, laquelle en signe d'ailleurs la préface.
Soit un Danemark imaginaire et un narrateur qui se nommera tout du long « le Père » (ne rendant les quelques prises de parole à la première personne que plus vibrantes). Le Père, donc, vit avec une femme aimée, aimante, et une petite fille au caractère bien trempé.
Il prend sa part dans l'éducation de l'enfant, la divertit, tente de calmer les tempêtes, mais un jour il craque : « Il l'attrape par le col, hésite une seconde, et décide de lui faire peur. Il l'attrape par le col et lui hurle dessus. Sa fille de deux ans et demi. Elle a peur. Et lui aussi. » Il y aura un avant et un après. Une dépression aiguë, en l'occurrence. Sans compter cette menace qui plane désormais sur le foyer : « L'abruti qui va devenir domestiquement violent. »
Lui vient alors l'intuition que tout cela n'est peut-être pas sans rapport avec son enfance. Élevé sans « Géniteur » (ainsi en parlait-il dans son premier roman, Deux Fois né, 2017), le narrateur a été confié maintes fois à Bernard, un ami proche de sa mère, lequel a abusé de lui de 9 à 14 ans : « Avoir vécu ça, garçon, te met dans une complicité qu'il est très difficile de dépasser. Ça t'implique, c'est rien de le dire, et c'est encore plus dur de se différencier de son agresseur, pour un mec, parce que la ruse prend la forme d'une initiation. »
Le Père est ainsi rattrapé par « un passé qu'il pensait avoir affronté et vaincu ». Le foyer sombre. Plus envie d'étreindre sa femme. Plus possible d'approcher sa fille, assailli qu'il est non pas par des fantasmes bien sûr mais par des phobies d'impulsion : la crainte terrible de reproduire, en somme l'effroi à l'idée que ses gestes soient incestueux. Il va consulter, se documente plus que de raison (devenant un « Grand Touriste de la Pédoquestion ») ; il empoigne ce « danger intérieur », entendons : sa masculinité porteuse de l'abus.
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