Pour comprendre le suicide de sa mère, Mona Achache la fait incarner par Marion Cotillard dans ce film singulier et puissant.Il suffira d'une scène, chargée de ce qu'il faut de mise en abyme cinématographique et de virtuosité d'actrice, pour que cette Little Girl Blue vous embarque dans sa quête intime. Casquette sur la tête, Marion Cotillard s'installe à un bureau devant sa réalisatrice, Mona Achache, qui sort l'un après l'autre le pantalon, le sac, le collier ou les lunettes de sa mère pour les tendre à l'actrice. À mesure que celle-ci se glisse dans les habits de la défunte, qu'elle prend la couleur de ses yeux grâce à des lentilles marron ou qu'elle adopte son parfum, la mue opère sous nos yeux comme rarement au cinéma : Marion devient Carole, la mère de Mona, suicidée en 2016. Et réapparaît devant sa fille.
Au moment d'un deuil, chacun fait comme il peut. Pour gérer la douleur à l'intérieur tout en s'occupant vaille que vaille des objets du disparu, témoins doux et cruels du vide qu'il a laissé. Mona Achache a « longtemps attendu avant de descendre dans la cave pour affronter les 25 caisses » de photos, d'écrits et d'enregistrements de sa mère. Puis, se cognant toujours à l'énigme de son suicide, la réalisatrice a décidé de ressusciter sa génitrice pour essayer de comprendre son geste. « À travers ces photos, j'ai vu une femme que je ne connaissais et ne comprenais pas, expliquet-elle. Puis j'ai réentendu sa voix et j'ai ressenti un manque profond d'elle. J'ai alors eu ce fantasme de film, pour redonner un corps à cette voix, qui ferait naître le dialogue que nous n'avons pas pu avoir de son vivant. »
Un puzzle psychologique débute alors, une enquête dans la tête et la vie de Carole Achache, photographe, écrivaine et fille de Monique Lange, amie de Genet et de Faulkner. Éparpillées par terre tel un tapis immense ou épinglées au mur, les centaines de photos de Carole forment une cartographie mentale digne des grands thrillers américains, comme autant de biscuits qui nourrissent le talent de Marion Cotillard, laquelle s'en sert pour incarner cette forte personnalité dont elle découvre petit à petit les blessures. L'enquête avance et Carole livre ses secrets : sa propre mère, Monique Lange, a laissé Jean Genet abuser d'elle ; elle aura toute sa vie des rapports terribles avec les hommes, frôlant les abus et la prostitution. Cette « petite fille triste » s'était pourtant confiée dans ses livres, plus tard, mais sûrement trop tôt avant le mouvement MeToo pour être entendue. On retrouve ici le visage obscur d'un certain milieu intellectuel des années 1960-1970 fasciné par des génies ambigus ; on pense au livre Le Consentement de Vanessa Springora.