Sylvain Catherine, économiste : « Le poids des retraites menace la croissance »
ENTRETIEN — Le professeur associé en finance à Wharton (université de Pennsylvanie) analyse les principales causes des difficultés économiques en France.
Marie-Pierre Gröndahl (Propos recueillis)
Sylvain Catherine est aujourd'hui professeur à Wharton, à Philadelphie en Pennsylvanie.
LA TRIBUNE DIMANCHE - La France aborde 2025 sans budget. Comment réduire le déficit malgré des réticences face aux réformes et une fiscalité très élevée ?
SYLVAIN CATHERINE - Notre principal problème depuis quinze ans est le déficit de croissance. Pour y remédier, il faut réduire le déficit budgétaire de la manière le moins récessive possible, tout en encourageant l'activité et les gains de productivité. La France est piégée dans un cercle vicieux : le taux d'activité est bas parce que le travail ne paie pas. Et il ne paie pas parce que le pouvoir d'achat des inactifs est prélevé sur les salaires. Deux leviers doivent être actionnés simultanément pour briser cette dynamique.
D'abord sortir autant de Français que possible de l'inactivité afin que, de besoins de financement, ils deviennent sources de recettes. Le report de l'âge de départ à la retraite et la réforme du RSA vont dans ce sens. Il existe d'autres marges d'ajustement : les jeunes, par exemple, perdent trop d'années à l'université, en raison de l'absence de sélection et du manque d'orientation et de moyens. Le coût majeur pour la société n'est pas tant celui d'une année de cours que celui d'une année de travail perdue.
Et le second levier ?
Le financement de la protection sociale, aujourd'hui assise sur les salaires, doit être orienté vers des bases fiscales plus inertes : le foncier nu, les émissions de CO2, la consommation et les retraités. Un tel rééquilibrage non seulement encouragerait le retour à l'emploi, mais inciterait également les salariés à travailler davantage. Il permettrait aussi d'attirer davantage de talents étrangers et de retenir les nôtres.
Ce sont des orientations de long terme. Existe-t-il des économies réalisables plus rapidement ?
Oui, grâce à la remise en cause de politiques à la fois coûteuses et inefficaces : l'absence de ciblage des aides à l'apprentissage cause des effets d'aubaine importants pour des résultats contrastés. Il serait plus pertinent de les réserver aux jeunes sortis du système éducatif ou à ceux pour lesquels l'apprentissage améliore de manière claire l'intégration au marché du travail. Autre piste d'économies immédiates : de nombreuses études démontrent que la rénovation thermique des bâtiments et des logements n'apporte pas du tout les bénéfices économiques ou écologiques escomptés.
Comment agir sur le déficit du système de retraite, alors qu'une mesure temporaire de désindexation a provoqué la chute du gouvernement précédent ?
Les retraites sont, pour une part importante, financées par l'endettement public, qui pèsera à terme sur les jeunes actifs et leurs enfants. Il ne fait guère de doute que l'âge de départ continuera d'augmenter dans les prochaines années, ce qui contribuera au rétablissement des finances publiques. Mais la désindexation des pensions demeure un levier essentiel.
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Le plus cocasse est que l'Espagne vit sans budget depuis plus d'un an.
Pourquoi ?
Elle présente de nombreux avantages. Elle exerce un effet significatif sur la trajectoire du déficit : chaque année sans indexation réduit durablement les dépenses de 6 milliards d'euros, soit un gain de 30 milliards par an à partir de la cinquième année. Ensuite, son impact récessif resterait vraisemblablement limité, surtout si les bas revenus sont préservés : l'euro marginal de pension étant très largement épargné, la demande intérieure ne s'en trouverait que faiblement affectée. La désindexation n'a pas d'incidence directe sur la création de valeur, puisqu'elle concerne la population inactive. Enfin, elle est à la fois saine et juste : les pensions perçues par les retraités actuels ne sont pas justifiées par les cotisations qu'ils ont versées.
Le niveau de vie des retraités serait-il menacé ?
Même une désindexation prolongée n'empêcherait pas les générations du baby-boom de conserver un rendement sur leurs cotisations et un niveau de vie nettement supérieurs à ceux des générations suivantes. Les décisions difficiles qui doivent être prises pour équilibrer le système n'auront peut-être pas d'effet direct et immédiat sur les jeunes, mais elles renforceront à terme leur pouvoir d'achat et leur éviteront de reculer trop loin leur âge de départ à la retraite. Car tous les déficits accumulés aujourd'hui devront inévitablement être comblés : par de futures hausses d'impôts, une réduction des services publics ou un allongement encore plus marqué de la durée du travail.
Les retraites seraient seules responsables du déficit primaire de la France ?
Le déficit du système de retraite n'est pas directement observable en l'absence d'une comptabilité transparente. Dans un système par répartition, les pensions des retraités sont payées par les cotisations des actifs. La différence constitue une définition raisonnable du déficit du système. En pratique, en dépit de leur niveau très élevé, les cotisations retraite ne couvrent que deux tiers des pensions versées. Si l'on s'en tient à cette définition du déficit, celui-ci s'établit à 125 milliards d'euros, expliquant quasi intégralement le déficit primaire.
Mais le déficit des retraites est officiellement très inférieur...
Oui, principalement parce que ce solde négatif est comblé à la fois par l'impôt et par des transferts en provenance d'autres branches de la Sécurité sociale. La frontière entre cotisations et impôts s'avère parfois floue. Dans le cas de la fonction publique, les cotisations sociales cachent souvent des impôts par des jeux d'écriture. L'État paie ainsi 74% de cotisations retraite « employeur », contre 16% pour un salarié du privé ou un agent contractuel : la différence de 58 points constitue une subvention déguisée. Près d'un cinquième du budget de l'Éducation nationale est ainsi consacré au paiement de ces surcotisations ! A contrario, certains transferts de l'État vers la Sécurité sociale visent à compenser les allégements de cotisations dont bénéficient les employeurs. Il est donc difficile de s'y retrouver. Mais le principal problème des retraites, c'est leur impact sur la croissance.
Les retraites pèsent-elles plus sur la croissance que sur le déficit ?
Sans aucun doute. La croissance est ralentie par le niveau extravagant des prélèvements obligatoires sur le travail et les entreprises. En dépit d'une situation démographique moins défavorable que dans d'autres pays européens, le poids des retraites sur les actifs est particulièrement lourd en France, parce que nos retraités bénéficient d'une retraite plus longue et de pensions plus élevées. En outre, l'âge de la retraite impacte très directement le taux d'activité global de la population, et donc les recettes de l'impôt sur le revenu, de l'impôt sur les sociétés et de la TVA. C'est l'ensemble de la dépense publique et privée, et non pas uniquement les pensions, qui est en définitive financé par les actifs.
Les mécanismes économiques de base semblent être plus incompris en France qu'ailleurs. Pour quelle raison ?
On ne peut pas faire ce reproche aux Français, qui doivent tenter de comprendre la jungle de subventions, de niches fiscales et de contraintes réglementaires avant de prendre des décisions. L'hypercomplexité administrative ajoute couche après couche des complications inutiles, autant sur des décisions économiques complexes que sur la vie de tous les jours.
L'Europe ne doit pas se satisfaire d'être une économie suiveuse.
Sylvain Catherine, économiste
Par exemple ?
Même nos pauses-déjeuner font l'objet d'un dispositif kafkaïen ! L'État subventionne les employeurs pour qu'ils distribuent de la « fausse monnaie », occasionnant frais de gestion et commissions importantes pour toutes les parties. Cela ne sert absolument à rien, sinon à favoriser des intérêts corporatistes. Mais, pour donner l'illusion que ce système favorise le salarié, on a créé une niche fiscale - que le salarié contribuable finance. Et l'on prétend que l'employeur en prend une partie à sa charge - qui se répercute sur le coût du travail et donc sur le salaire. Cet exemple paraît anecdotique, mais le pays tout entier doit participer à ces fictions administratives et fiscales. Qui comprend son bulletin de salaire ? Pourquoi existe-t-il une distinction entre cotisations patronales et salariales ? Les discussions sur la rémunération du travail portent sur le salaire brut, alors que ce chiffre ne reflète aucune réalité économique. Ni pour le salarié, qui se soucie de son salaire net et des droits sociaux acquis, ni pour l'employeur, qui se soucie du coût total du salarié. Difficile de comprendre l'économie, lorsque l'ensemble du système administratif et comptable est conçu pour entretenir la confusion.
Le décrochage européen face aux États-Unis est-il réversible ?
Tout à fait ! C'est une opportunité importante pour l'Europe. Il est beaucoup plus simple de générer de la croissance par rattrapage et imitation. Mais cela implique de s'attaquer aux obstacles qui ont freiné cette croissance jusque-là, la pression fiscale et réglementaire qui pèse sur les entreprises et les salariés. Étant donné le niveau d'éducation de sa population, l'Europe ne doit pas se satisfaire d'être une économie suiveuse. Elle doit combler son retard en matière d'innovation.
Le plus grand danger serait de vouloir rattraper les États-Unis ou la Chine dans des domaines où nous aurions dû investir dix ou quinze ans plus tôt. Dans les secteurs technologiques, l'essentiel des profits va aux leaders, qui bénéficient d'effets de réseaux et de positions concurrentielles peu contestables. Le meilleur moment pour investir dans une technologie d'avenir est lorsqu'elle est incompréhensible pour la plupart des investisseurs, et a fortiori les décideurs politiques et le public. Par conséquent, le rôle de l'État n'est pas de gaspiller des milliards à créer une version européenne de tel ou tel géant du numérique, mais de permettre aux géants de demain d'être européens.
Il faut des universités à la pointe de la recherche, des apporteurs de capital-risque, et surtout une capacité pour les pépites européennes à croître rapidement à l'échelle du continent. Les investisseurs savent que la grande majorité de leurs investissements seront en pure perte. Le modèle économique du capital-risque repose sur la capacité d'un ou deux investissements sur vingt à générer la quasi-intégralité de la rentabilité d'un fonds. Ce modèle n'est viable que si les perles rares génèrent une croissance explosive et multiplient par 100 la mise des premiers investisseurs. Or une telle croissance n'est possible que dans un marché géographiquement large, riche et aux obstacles réglementaires limités. Il faut aussi comprendre que les entrepreneurs prennent des risques incommensurables, passant des années à travailler sur un projet qui, dans la plupart des cas, échouera. Il est indispensable de célébrer ceux qui réussissent. Et de respecter l'audace de ceux qui échouent et de valoriser leur expérience.