OPINION. « Cohésion sociale : entre gris clair et gris foncé », par Sandra Hoibian, directrice du Crédoc
Sandra Hoibian

Sandra Hoibian, directrice du Crédoc, analyse les mutations de le cohésion sociale en France.
LTD/JIM WALLACE
Sandra Hoibian

Sandra Hoibian, directrice du Crédoc, analyse les mutations de le cohésion sociale en France.
LTD/JIM WALLACE
Il n'aura échappé à personne que notre pays est traversé par de nombreuses tensions : préoccupations par rapport au pouvoir d'achat, défiance dans le politique, sentiment de déclassement, inquiétudes sécuritaires, fatigue face à un travail qui s'intensifie, nouveaux clivages sociétaux, par exemple autour des questions de genre ou d'environnement, désaccords sur les moyens pour réduire la dette... La liste serait longue. Elle est, en outre, très largement médiatisée.
Moins présents dans l'espace public, des atouts existent toutefois dans notre société sur lesquels il est possible de s'appuyer pour renforcer la cohésion sociale. On peut distinguer trois grandes dimensions pour estimer qu'un pays est soudé. Une dimension économique : il faut que les inégalités ne soient pas trop fortes. Une dimension politique : il faut que les citoyens aient confiance dans leurs institutions et s'engagent dans la vie de la cité. Une dimension culturelle : il faut qu'il y ait une relative convergence des valeurs, pas totale car cela serait le signe d'une société aux accents totalitaires, mais pas non plus trop faible.
Sur le plan économique, les inégalités augmentent, c'est un fait documenté, avec une progression de la pauvreté et, dans le même temps, une hausse du niveau de vie des plus aisés. L'accroissement des écarts de patrimoine, surtout, vient questionner la justice et la mobilité sociale. Mais notre système de protection sociale et nos services publics ont encore un effet puissant de redistribution des richesses. Avant les transferts publics, les ménages aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres, et 3 fois supérieurs après transferts.
Ensuite, rappelons-le, si la faible confiance dans le personnel politique et les médias est préoccupante, toutes les institutions ne sont pas jetées avec l'eau du bain. L'enquête « Conditions de vie et aspirations » du Crédoc révèle que le corps social se montre très confiant dans l'hôpital, les scientifiques, la police, l'école, les associations, les organismes de protection sociale, qui rassemblent les suffrages de 6 ou 7 personnes sur 10.
Contrairement à ce qu'on entend dire souvent, les citoyens ne sont pas désengagés de la vie de la cité. Chaque année, 70.000 nouvelles associations sont créées, un nombre en hausse de 12 % par rapport au début des années 1990. 30 % des jeunes sont vraiment très impliqués et donnent de leur temps au moins une fois par mois. Cet engagement est en augmentation depuis une quinzaine d'années. Cette jeunesse, qu'on décrit parfois comme atteinte d'une épidémie de flemme, semble donc trouver de l'énergie pour s'impliquer dans la société.
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Sur la dimension culturelle de la cohésion sociale, rappelons que 7 habitants sur 10 se sentent très attachés affectivement à leur pays. Les Français se situent sur ce plan plutôt en haut du podium européen, loin devant des pays voisins comme la Belgique, les Pays-Bas ou encore le Royaume-Uni.
On observe une polarisation de l'expression de la représentation politique, avec des discours de plus en plus courts, empreints de plus en plus de colère, et destinés à capter l'attention sur les réseaux sociaux. L'opinion des franges les plus radicales de la société est aujourd'hui également très visible, avec des militants en capacité de donner à voir leurs positions, en s'appuyant notamment sur les réseaux sociaux. Alors qu'elle pouvait plus facilement passer sous les radars médiatiques il y a 20 ans.
Mais on sait moins que les opinions ont plutôt tendance à converger sur le long terme, avec un affadissement des opinions radicales, sur des sujets qui ont pu pourtant, lorsqu'ils sont apparus dans le débat, agiter fortement la société. Adoption par des couples de même sexe, avortement, divorce, euthanasie sont autant de questions qui soulevaient de farouches oppositions par le passé, qui aujourd'hui font plutôt consensus dans l'opinion, avec 7 personnes sur 10 qui adhèrent à ces évolutions.
En réalité, ce qui se produit est plutôt une constante apparition de nouveaux débats qui viennent chasser les anciens et qui créent chacun à leur tour du clivage. Mais n'est-ce pas aussi le signe d'une société qui évolue ?
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En somme, lorsqu'on dresse un état des lieux de la cohésion sociale du pays, il est tout aussi possible de voir le verre à moitié vide qu'à moitié plein. Finalement, Jean-Jacques Goldman, avec sa chanson Entre gris clair et gris foncé, était peut-être sociologue.
Sandra Hoibian