OPINION. « Des présidents de région et de département sacrifient la culture sur l’autel d’une austérité aveugle », par Gaël Hamayon, adjoint au maire de Porspoder (29)
En Bretagne, Gaël Hamayon, adjoint au maire de Porspoder, dénonce les coupes budgétaires drastiques dans la culture au nom de l’austérité. Il alerte sur les conséquences de ces décisions, qui fragilisent les territoires et menacent l’accès à l’art et à la pensée pour tous.
Gaël Hamayon
A Porspoder (29, l'adjoint au maire Gaël Hamayon dénonce les coupes budgétaires drastiques dans la culture.
Il faut regarder la réalité en face : la France est au bord du gouffre budgétaire. Sa dette publique atteint des proportions inquiétantes, son déficit se creuse à un rythme alarmant, et l'État ne peut plus feindre l'illusion d'une prospérité révolue. Le temps des largesses est terminé, et il serait irresponsable de prétendre que l'effort ne doit pas être collectif. Oui, il faut rétablir les comptes. Oui, il faut réduire la voilure. Oui, chaque secteur doit contribuer à l'équilibre général.
Mais toute politique de redressement exige du discernement. Or, ce que nous observons aujourd'hui n'a rien d'une réforme éclairée : c'est une politique de restriction brutale, une austérité aveugle qui frappe sans méthode ni intelligence. La nécessité d'une rigueur budgétaire ne saurait justifier l'arbitraire. Tailler dans la culture comme on le ferait dans n'importe quelle ligne de dépenses, c'est confondre gestion et vision, administration et gouvernance. C'est appliquer à l'esprit les mêmes logiques que l'on applique aux infrastructures, aux équipements, aux politiques sociales, sans percevoir que la culture, parce qu'elle touche à l'intangible, obéit à une autre temporalité et à une autre nécessité.
Gouverner, ce n'est pas soustraire, c'est arbitrer avec discernement ; il ne s'agit pas de réclamer une exception, ni de prétendre que la culture devrait être sanctuarisée pendant que d'autres secteurs subissent l'effort national. Ce serait indécent, et l'heure n'est pas aux passe-droits. Mais il existe une différence essentielle entre une réforme rationnelle et un démantèlement précipité. Car lorsqu'un État s'attaque à son patrimoine immatériel avec la même brutalité qu'il réduit les dépenses courantes, il commet une erreur de nature, pas seulement de degré.
Faire des économies ne signifie pas raser indistinctement. Il faut interroger, évaluer, différencier ce qui doit être préservé, ce qui peut être réformé et ce qui doit être supprimé. Or, ce que nous voyons aujourd'hui, c'est un renoncement méthodique, un affaiblissement programmé, une logique comptable qui prime sur toute ambition civilisationnelle.
La culture n'a pas à être épargnée : elle a à être comprise. Son coût, bien réel, doit être justifié, et ses excès doivent être corrigés. Mais réduire, ce n'est pas anéantir ; rationaliser, ce n'est pas effacer. Il y a une façon de réformer qui relève du pragmatisme, et une autre qui relève de l'appauvrissement collectif. Nous avons aujourd'hui basculé dans la seconde. Des coupes qui frappent les territoires avant tout. Ne nous méprenons pas : ce ne sont pas les grandes institutions parisiennes qui souffriront le plus de ces décisions.
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Une réforme se pense, elle ne se décrète pas à coups de coupes budgétaires aveugles.
Les musées nationaux survivront, l'Opéra Bastille continuera d'accueillir ses productions fastueuses, les scènes prestigieuses conserveront leur public. Ce sont les territoires qui seront les premiers sacrifiés sur l'autel de l'austérité. Les festivals locaux, les théâtres de quartier, les cinémas indépendants, les bibliothèques municipales, ces lieux où la culture existe en dehors des grands circuits, où elle est accessible à tous, voilà ce qui vacille aujourd'hui.
Voilà ce que l'on considère comme dispensable, car invisible aux yeux de ceux qui ne jugent qu'en fonction des grands équilibres macroéconomiques. Or, lorsque la culture disparaît des territoires, ce n'est pas seulement une distraction qui s'évanouit, c'est un maillage social qui se défait. C'est l'accès à l'art et à la pensée qui devient un privilège réservé à ceux qui habitent les centres urbains. C'est la fracture culturelle qui s'ajoute à la fracture sociale et territoriale, condamnant des pans entiers de la population à l'isolement intellectuel. Faut-il vraiment rappeler qu'une société qui n'offre plus à chacun les moyens d'éveiller sa conscience est une société qui se condamne à la stagnation ?
Les coupes budgétaires dans la culture ne sont jamais anodines. Elles ne sont pas de simples ajustements financiers, elles sont des décisions qui transforment en profondeur la structure d'une société. À chaque époque, les artistes, les penseurs, les intellectuels ont été les premiers remparts contre l'asservissement. Ce sont eux qui ont préparé les révolutions, dénoncé les injustices, défendu les libertés. Et c'est précisément parce qu'ils sont porteurs de cette force critique que la culture est toujours la première cible des régimes autoritaires. On brûle les livres avant d'emprisonner les hommes. On censure l'art avant d'asservir la pensée. On fait taire les créateurs avant d'imposer la soumission.
Réformer avec intelligence, non avec brutalité. Faut-il revoir certains financements ? Sans doute. Faut-il mieux structurer la gestion des dépenses culturelles, éviter les gaspillages, s'assurer que chaque euro dépensé bénéficie réellement à la création et à la diffusion du savoir ? C'est une évidence. Mais encore faut-il savoir ce que l'on fait. Une réforme se pense, elle ne se décrète pas à coups de coupes budgétaires aveugles. Un Président de région ou de département digne de ce nom ne devrait pas se contenter de soustraire, mais d'arbitrer, d'investir intelligemment, de comprendre qu'une culture bien gérée est un atout économique, social et politique.
Un pays sans culture est un pays sans boussole. Une nation qui néglige la culture ne programme pas seulement son déclin artistique, elle scelle son affaiblissement intellectuel et politique. Elle devient une terre stérile, où la réflexion s'éteint, où l'esprit critique s'efface, où l'on ne sait plus d'où l'on vient ni où l'on va. Mais la culture ne meurt jamais tout à fait. Elle persiste, elle attend, elle se transmet malgré tout. Et il viendra un jour où l'on comprendra qu'en cherchant à l'anéantir, c'est la grandeur d'un pays que l'on aura reniée.