Opinion. « Face aux annonces de Meta, l’Europe doit impérativement défendre nos libertés fondamentales », par la Licra et le collectif #jesuislà
Mario Stasi, président de la Licra, et d'autres signataires
Mario Stasi, président de la Licra, et d'autres signataires, alertent l'Europe face aux nouvelles mesures de Meta, à l'aube de la prise de pouvoir par Donald Trump aux États-Unis.
Alors que Donald Trump s’apprête à reprendre les rênes des États-Unis, Meta, la maison mère de Facebook, Instagram et Threads, a annoncé la suppression du fact checking et une partie de la modération sur les trois réseaux sociaux. Face à ces annonces, la Licra présidée par Mario Stasi et le collectif #jesuislà cofondé par Shani Benoualid, appellent Bruxelles à agir contre ces mesures, dans une tribune signée par de nombreuses personnalités issues de la société civile.
À quelques jours de l'investiture de Donald Trump, Mark Zuckerberg, fondateur de Meta, a présenté une série de changements qui seront opérés sur Facebook, Instagram et Threads aux États-Unis : suppression du programme de vérification des faits par des tiers (fact checking), levée de la modération de certains sujets tels que l'immigration ou l'identité de genre, délocalisation des équipes de modération de la Californie vers le Texas, approche plus personnalisée des contenus politiques et promotion de la conception absolue de la liberté d'expression à l'échelle mondiale.
Aucun défenseur de la liberté d'expression ne peut rester silencieux face à ces annonces qui doivent nous alerter collectivement quant à l'impact politique et stratégique des grandes plateformes du numérique sur l'équilibre de nos démocraties. Cette déclaration politique d'allégeance à l'idéologie populiste de Donald Trump, sous couvert de l'impérieuse protection de la liberté d'expression, s'inscrit aussi dans le mouvement initié par Elon Musk, dirigeant de la plateforme X, d'une offensive globale contre l'Union européenne.
Une absence de modération favorisant les discours de haine
Mark Zuckerberg ne cache pas sa volonté d'imposer une définition absolutiste de la liberté d'expression conforme à une interprétation extensive du premier amendement de la Constitution américaine. Nous assistons à une inversion des valeurs visant à nous convaincre que la liberté d'expression absolue, sans garde-fou, serait l'approche la plus saine.
Dans cette optique, toute modération est assimilée à de lacensure, ouvrant ainsi la voie au relativisme, à la radicalisation et à la propagation de la haine. La liberté d'expression est le socle de la démocratie et nous devons la protéger. Cette liberté telle que définie à l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH) n'admet de limites que celles qui constituent « des mesures nécessaires, dans une société démocratique» comme le respect de la dignité humaine.
En annonçant la fin de la modération sur des sujets comme l'immigration ou l'identité de genre, Mark Zuckerberg donne un feu vert à toute forme de haine, notamment à caractère sexiste, raciste, antisémite, xénophobe et LGBTIphobe, à l'explosion des cas de cyberharcèlement, et plus largement au chaos, au-delà de nos écrans, dans toutes les sphères de la société.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la diffusion de l'information et si elle était appliquée en Europe, la suppression des mécanismes de fact-checking pourrait favoriser une propagation non maîtrisée de contenus de désinformation, ce qui impacterait le fonctionnement démocratique des Etats membres et faciliterait le développement de campagnes d'ingérence étrangères pour manipuler les opinions.
La délocalisation des équipes de modération de la Californie vers le Texas, bastion républicain ultra-conservateur (bien loin du siège de Meta) et la réintroduction par défaut de recommandations de contenus politiques sur Instagram, Facebook et Threads, attestent de la détermination de Mark Zuckerberg à s'aligner sur la politique de Donald Trump.
Mark Zuckerberg dénonce l'institutionnalisation de la « censure » qui rendrait impossible l'innovation et a annoncé qu'il collaborera avec le gouvernement Trump pour faire pression sur les gouvernements étrangers.
Tous ces changements vont conduire Meta, à l'instar de X, à devenir un véritable outil de propagande. De même, l'offensive anti-européenne de Mark Zuckerberg est assumée. Dénonçant l'institutionnalisation de la « censure » qui rendrait impossible l'innovation, il annonce qu'il collaborera avec le gouvernement Trump pour faire pression sur les gouvernements étrangers afin d'imposer cette conception absolue de la liberté d'expression. Cette démarche est à mettre en relation avec les multiples tentatives d'ingérence d'Elon Musk, ciblant tour à tour l'Allemagne, le Royaume-Uni ou le Canada ces dernières semaines.
Nos Etats affrontent désormais des empires technologiques globalisés, ayant à leur tête des dirigeants dont la fortune dépasse parfois le PIB de pays de taille moyenne, gérant les données personnelles de milliards d'utilisateurs et exploitant leur considérable pouvoir économique et technologique pour exercer une influence déstabilisatrice sur les démocraties.
La régulation européenne comme rempart : l'heure est à l'action
Le règlement européen sur les services numériques (DSA), entré en vigueur le 17 février 2024 dans les 27 États membres de l'Union européenne, vise à construire un espace numérique protecteur des libertés des utilisateurs. Ce cadre législatif impose aux acteurs du numérique des mesures concrètes pour lutter contre la propagation de contenus illicites et accroître la transparence des plateformes, avec des sanctions financières pouvant atteindre 6% de leur chiffre d'affaires annuel mondial en cas de non-respect.
Face aux annonces de Meta, il est crucial que cette réglementation ne reste pas lettre morte. Nous appelons instamment la Commission européenne et les coordinateurs nationaux à intensifier leurs efforts pour garantir l'application stricte du DSA sans délai, à faire preuve de vigilance accrue pour prévenir toute tentative de contournement par les plateformes, à appliquer systématiquement et sans hésitation les amendes prévues aux plateformes qui ne se conforment pas aux exigences du DSA, et à assurer une plus grande transparence sur les enquêtes en cours visant Meta et X, ainsi que sur leurs suites.
L'Europe dispose d'outils efficaces pour protéger ses citoyens et ses valeurs démocratiques. Il est temps de les utiliser pleinement avec détermination. La crédibilité de l'Union européenne et l'intégrité de nos démocraties sont en jeu. Les signataires de cette tribune comptent sur ceux qui ont la charge de faire vivre et de protéger nos institutions pour être à la hauteur de ce défi historique.