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OPINION. « Je n’ai peut-être pas raison, mais je pense que vous avez tort », par Pierre Jacquemain, codirecteur de Politis

Par Pierre Jacquemain, codirecteur de Politis

Publié le 26 juillet 2025 à 14:06 - Mis à jour le 29 juillet 2025 à 11:57

Pierre Jacquemain, codirecteur de Politis, souhaite le retour du dialogue à gauche.

Pierre Jacquemain, codirecteur de Politis, souhaite le retour du dialogue à gauche.

LTD/Caroline Deloffre

La Tribune Dimanche

N146 ● 19 juillet 2026

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Le journaliste livre un plaidoyer pour un retour du dialogue à gauche, en espérant que celle-ci retrouve « sa capacité de tenir ensemble des exigences en tension ».

Il y a des temps où écrire ne vise pas à conclure, mais à recommencer. Non pour imposer un point final, mais pour rouvrir ce que le vacarme a scellé trop vite. Nous traversons une époque où le doute est perçu comme une faiblesse, où l'hésitation est devenue suspecte. Où le débat, autrefois considéré comme l'outil le plus noble de la pensée politique, se rétracte dans des formes d'anathèmes et de disqualifications.

Ce repli est d'autant plus perceptible qu'il ne vient pas uniquement de figures médiatiques ou politiques, mais de proches, d'amis parfois. Certains ont cessé d'écouter. Non pas parce qu'ils n'avaient rien à dire, mais parce qu'ils croyaient déjà savoir ce que l'autre pensait.

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OPINION. « L'écologie, ce n'est pas l'extrême gauche »

Le dialogue ne s'est pas brisé sur le fond d'un désaccord, mais sur le refus même du désaccord. On range, on étiquette, on classe. Avant même de prendre la parole. La vie démocratique s'étiole ainsi : non dans la violence des opposants, mais dans le silence de ceux qui nous étaient proches. Et pendant ce temps, le monde tangue. À l'échelle internationale, les conflits s'embrasent ou s'enlisent, révélant les impasses d'un ordre géopolitique incapable d'articuler justice, souveraineté et humanité. Les positions morales deviennent binaires, les indignations sélectives.

« L'impossibilité de penser ensemble »

En France, la désorientation est palpable : une gauche morcelée, crispée sur ses querelles internes ; une extrême droite qui prospère en s'érigeant en refuge identitaire ; un centre gestionnaire, usé, sans souffle. Et partout, l'impossibilité de penser ensemble ce qui paraît contradictoire : la sécurité et la justice, l'universalisme et la reconnaissance des singularités, le droit au respect et le droit à la critique.

La question n'est pas seulement celle de l'antisémitisme, même s'il faut rappeler avec fermeté qu'il est un poison toujours actif, parfois travesti, parfois cyniquement instrumentalisé. Elle est aussi celle du racisme structurel, de l'islamophobie désormais normalisée, de la hiérarchisation implicite des douleurs et des mémoires.

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Toute nuance est perçue comme compromission. Toute critique comme trahison.

Celle du mépris de classe, d'un entre-soi politique qui regarde les quartiers populaires comme des territoires à reconquérir ou à surveiller, mais rarement comme des lieux de pensée, de dignité ou de résistance. Ce climat engendre une peur diffuse, une crispation généralisée. Toute parole qui trouble les lignes se voit sommée de choisir son camp. Toute nuance est perçue comme compromission. Toute critique comme trahison.

Et plus insidieusement encore, on ne débat plus des idées, on les soupçonne. On ne confronte plus des arguments, on invalide des appartenances. Il est pourtant urgent de réapprendre à habiter la complexité. D'accepter que plusieurs vérités puissent coexister, que la souffrance d'un peuple n'annule pas celle d'un autre. Que s'indigner pour Gaza ne signifie pas minimiser l'horreur du 7 octobre. Que dénoncer la colonisation ne revient pas à excuser le terrorisme. Que refuser l'islamophobie n'est pas céder à l'obscurantisme. Que parler de race et de domination n'est pas renier la promesse républicaine d'égalité.

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Édouard Cukierman, PDG de Catalyst Fund : « Il faut en finir avec le conflit à Gaza »

Ce n'est pas le relativisme qui menace notre vie politique : c'est l'absolutisme moral. C'est la certitude d'avoir raison, seul, en toutes circonstances. C'est la fermeture de l'espace public à ceux qui doutent, qui tâtonnent, qui essaient encore de comprendre.

La gauche, si elle veut demeurer ce qu'elle a été — une force de transformation, pas seulement d'indignation — doit renouer avec sa tradition dialectique, c'est-à-dire avec sa capacité à tenir ensemble des exigences en tension. Or aujourd'hui, les fractures ne sont plus discutées, elles sont proclamées. Les désaccords ne sont plus féconds, ils sont pathologisés.

Nous avons besoin de retrouver une parole qui ne cherche pas d'abord à vaincre, mais à comprendre. À construire sans simplifier. À contredire sans exclure.

Le débat devient un champ de mines où chacun avance masqué, ou renonce à avancer. Mais si nous renonçons à nous parler entre nous, qui parlera pour nous ? Et surtout : que restera-t-il à dire, sinon ce que d'autres, plus brutaux, plus habiles, auront déjà dit à notre place ?

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Nous avons besoin de retrouver une parole qui ne cherche pas d'abord à vaincre, mais à comprendre. À construire sans simplifier. À contredire sans exclure. C'est pourquoi cette phrase me semble plus nécessaire que jamais : je n'ai peut-être pas raison, mais je pense que vous avez tort. Non par provocation, mais par fidélité à une éthique du dialogue. Une phrase fragile, inconfortable, mais qui seule permet d'éviter le pire : l'unanimité fausse, le silence armé, ou le mépris réciproque. Et si nous recommencions par-là ?

Par Pierre Jacquemain, codirecteur de Politis

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