OPINION. Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Michel Blanquer : « L’école reste-t-elle un ascenseur social ? »
Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Michel Blanquer

Les anciens ministres de l'Education, Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Philippe Blanquer.
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Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Michel Blanquer

Les anciens ministres de l'Education, Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Philippe Blanquer.
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Najat Vallaud-Belkacem (PS)
À bien des égards, l'école fait mieux que la société sur la question des inégalités. Avec précisément l'ambition de traiter pareillement les élèves et de les élever par rapport à leurs conditions d'origine. Dans les faits, hélas, ce n'est pas si simple que ça. Des dysfonctionnements sont à l'œuvre lorsqu'on laisse s'installer un séparatisme scolaire, avec d'un côté des établissements fréquentés par des élèves issus de familles défavorisées, de l'autre des établissements de riches. Les premiers peuvent même devenir encore plus pauvres que le quartier auquel ils appartiennent, puisque les familles qui en ont la possibilité finissent par fuir leur mauvaise réputation.
Ce séparatisme est d'abord lié à une problématique d'aménagement du territoire. Ces établissements sont comme encerclés, construits à l'intérieur de zones concentrant des populations en difficulté sociale et, il faut le dire simplement, plus en difficulté sur le plan scolaire. Ceux qui y restent sont ceux qui n'ont pas d'autre choix. D'où une forme de « surségrégation ».
Si l'on veut favoriser la mixité, il importe déjà de construire les écoles à la lisière de deux territoires qui ne se ressemblent pas. À cela s'ajoute un deuxième sujet : les pouvoirs publics font généralement plus d'efforts pour les établissements aisés que pour ceux en difficulté. Précisément parce que les populations concernées, dans les centres-villes ou les beaux quartiers, savent comment faire pour se faire entendre, avec les réseaux adéquats.
Par le passé, les politiques disant vouloir agir sur la mixité sociale ont uniquement actionné le levier de la carte scolaire. La droite en dénonçant son côté contraignant et le fait qu'elle empêche de choisir l'établissement de son choix. Raison pour laquelle Nicolas Sarkozy a voulu y mettre fin à partir de 2007. Les effets ont été évalués : la situation s'est aggravée. La gauche, a contrario, a insisté pour qu'on ne puisse pas la contourner. Sans non plus que ce soit si satisfaisant, dans la mesure où l'on enferme des destins. De fait, la carte scolaire ne peut être la seule réponse.
Il convient d'entrer, territoire par territoire, dans les détails qui expliquent pourquoi des établissements, pourtant situés non loin les uns des autres, scolarisent des populations si différentes. C'est sur cette base que, à partir de 2015, j'ai construit avec des scientifiques un éventail de solutions pour mieux mélanger les élèves. En les soumettant ensuite aux départements. Une vingtaine d'expérimentations ont été menées (fusions de collèges, destruction et reconstruction ailleurs, attractivité renforcée de collèges délaissés...),, donnant à chaque fois des résultats très bons, tant sur le plan académique que sur le climat scolaire et le rapport à la discipline.
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Vous trouverez toujours des exemples d'élèves défavorisés qui performent, et c'est formidable. Ces récits-là sont d'ailleurs souvent utilisés dans le débat public pour mieux masquer les problèmes. Sauf que quand on est responsable politique, on est aussi obligé de regarder les chiffres. Or, que disent les derniers rapports PISA ? Que notre pays a un vrai problème de déterminisme socioscolaire. Concrètement, les élèves français les plus favorisés ont des résultats du même acabit que ceux obtenus par la Finlande ou la Corée du Sud, qui figurent aux premiers rangs du classement.
À l'inverse, les élèves de milieu défavorisé obtiennent des moyennes similaires à celles des jeunes Moldaves ou Kazakhs. Ce sont ces élèves qui vont composer pour l'essentiel les lycées professionnels. Je suis la première à dire que tous les métiers ont une dignité et une valeur, mais je pense qu'il faut arrêter de considérer cela comme normal, comme l'ordre des choses. Car cela dit qu'on a eu pour ces gamins des ambitions ajustées à la baisse. Donc que quelque chose ne va pas.
Jean-Michel Blanquer
Le niveau des prélèvements obligatoires et la redistribution font de la France l'un des pays les plus solidaires au monde. Un système scolaire qui réussit atteint trois cibles : l'élévation de la moyenne générale, la réduction des écarts entre les élèves et la diminution du poids de la sociologie sur les résultats scolaires. Sur ces trois points, nous devons incontestablement progresser en France et ce progrès est enclenché.
Selon les dernières études internationales, que ce soit le programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) ou celui de recherche en lecture scolaire (PIRLS), nous ne sommes plus le pays le plus inégalitaire de l'OCDE. Le dédoublement des classes en grande section, CP et CE1, commence à produire de premiers effets, visibles à la fin de l'école primaire. Selon le PIRLS, nous sommes le seul pays avec le Portugal à avoir vu les enfants progresser en lecture, tels qu'ils sont évalués en CM1.
L'enjeu est systémique et surtout pédagogique. En Angleterre, la révolution opérée n'est pas organisationnelle mais repose sur les méthodes d'apprentissage inspirées par les méthodes les plus efficaces selon la recherche. Notamment ce que l'on appelle la pédagogie explicite. C'est le sens que j'ai donné à mon action durant cinq ans en mettant la priorité sur le primaire. Avec la création d'un Conseil scientifique de l'éducation nationale et des guides en matière de savoirs fondamentaux, qui ont inspiré les nouveaux programmes publiés la rentrée prochaine. Il faut saluer les logiques de long terme quand elles existent. C'est le cas sur ce point, notamment avec l'amélioration des méthodes, la formation continue (plan Français et plan mathématiques), les classes dédoublées ainsi que la baisse continue du nombre d'élèves par classe.
Concernant les quotas de mixité sociale à l'école, il faut être d'un très grand pragmatisme en la matière et les utiliser si cela fait sens. Ils ne seront jamais le premier des facteurs d'égalité. Si la pédagogie n'est pas efficace, vous n'aurez jamais de progrès. Le plus grand facteur d'égalité, c'est l'attention qu'un pays porte à ses enfants entre 0 et 8 ans. Et donc ce qui se passe sur le plan pédagogique et éducatif.
La France doit s'inspirer des meilleures réussites attestées par la science. C'est le sens du travail du Conseil scientifique, dont les préconisations doivent être plus suivies que jamais. Depuis 2018, les évaluations de début d'année scolaire permettent d'objectiver la tendance de l'école à véhiculer des biais et de prendre à bras-le-corps la question. Ces biais peuvent être gommés par un spectre de mesures, notamment du côté de la formation des professeurs, mais aussi par le lien avec les parents d'élèves.
Le handicap est un autre sujet d'attention. À la rentrée 2024, plus de 500 . 000 élèves en situation de handicap étaient scolarisés, soit une multiplication par quatre depuis 2006 et + 8 % en un an. 336. 732 élèves disposent d'une aide humaine. En 2024, 43 . 866 postes ETP (équivalent temps plein) étaient dédiés à l'école inclusive et 70 % sont des enseignants spécialisés. Les élèves qui ont un handicap lourd doivent disposer de l'environnement adéquat, soit à l'école quand ils le peuvent avec les moyens médico-sociaux, soit dans les instituts médico-éducatifs (IME) quand c'est mieux pour eux.
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Pour les autres, il faut passer d'une logique d'accompagnement attaché à un élève à une logique d'accompagnants dans les écoles et les établissements. C'est d'ailleurs le sens de la scolarisation en milieu ordinaire : vous avez un besoin en mathématiques, vous trouvez dans votre collège un professeur en mathématiques ; vous avez un besoin spécifique, vous trouvez un accompagnant pour y répondre. C'est pourquoi les accompagnants des élèves en situation de handicap sont de plus en plus professionnalisés. Nous devons passer d'une logique quantitative à une logique qualitative.
Najat Vallaud-Belkacem et Jean-Michel Blanquer