ENTRETIEN CROISÉ — « La Tribune Dimanche » fait dialoguer le sociologue et le philosophe qui publient chacun ces jours-ci un livre sur la folie des temps.Pour saisir les ressorts de l'explosion qui menace nos sociétés à l'heure de l'entrée dans la post-réalité, l'un - Nathan Devers - a choisi le roman philosophique et la parabole de l'île des Sentinelles, qui refuse tout contact avec le reste du monde ; l'autre - Gérald Bronner -, l'essai foudroyant qui dissèque la façon dont l'homme cherche - et parvient ! - à faire plier le réel à son désir. Rencontre avec deux intellectuels inquiets.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Gérald, vous analysez les attaques menées par « les assaillants du réel », ceux qui le nient, quand vous, Nathan, vous intéressez à ceux qui, dans un monde en « surchauffe », tentent de s'en échapper. Quel est notre problème avec le réel ?
NATHAN DEVERS — Je crois que le réel, et c'est la question que pose votre livre Gérald, n'est pas quelque chose qui tombe du ciel mais qui est construit. Toute l'aventure de l'humanité est d'essayer de construire une réalité ! Aujourd'hui comme jamais, le réel se détricote au profit de subjectivités, où chacun est enfermé dans de petits mondes clos.
GÉRALD BRONNER — Tout ça parce que la « pensée désirante », comme je l'appelle, reflue sur elle-même ! Je ne la condamne pas puisque je suis persuadé que sans cette pensée, nous serions encore dans les grottes. Ce qui nous a conduit à tailler le silex est la volonté d'avoir une action directe sur le réel pour s'affranchir de notre condition biologique défavorable. Mon objet d'étude, c'est comment cette pensée se replie sur elle-même aujourd'hui et à quoi cela aboutit. Ce qui me paraît évident, c'est que l'homme est contraint de se poser des questions auxquelles il ne peut pas répondre. Il a des fins, nécessaires, sans avoir les moyens adéquats pour y répondre. Et là est tout le drame de notre espèce.
Propos recueillis par Anna Cabana et Aurélie Marcireau