Derrière la crise, un monde tout "neuf"
François Lenglet, rédacteur en chef "Economie, politique, international" à La Tribune
François Lenglet, rédacteur en chef "Economie, politique, international" à La Tribune
Les idées aussi vieillissent. Derrière les banques qui tombent une à une et l'extraordinaire chute de l'activité qui frappe tous les pays du monde en même temps se dissimule une révolution idéologique qui clôt un cycle de plusieurs décennies de libéralisme. La plupart des penseurs et des acteurs de l'économie ont cru, jusqu'à il y a encore six mois, qu'une sorte d'évolution inéluctable allait nous conduire dans un monde de plus en plus libéral. Le marché ne pouvait que progresser face à l'Etat, comme la lumière de la raison face aux obscurantismes de naguère. Mais cette crise a tout changé. Partout sur la planète, l'Etat qu'on disait moribond reprend des couleurs. C'est lui qui sauve les banques en les nationalisant, qui ranime l'activité grâce à ses déficits, qui limite autoritairement les salaires déments des banquiers, qui invoque la "régulation" à tout propos.
Comme si le libéralisme n'avait été qu'une forme d'organisation contingente et mortelle. Une étape idéologique, un temps novatrice, un moment en phase avec la société, puis conservatrice et de plus en plus en décalage avec l'humeur générale, avant de finir dans l'oubli. Curieusement, la naissance, l'essor et la disparition du libéralisme moderne sont rythmés par les "années en neuf", de 1969 à 2009.
C'est dans les années 1960 que naît la pulsion libérale. Elle apparaît dans la société, et non dans l'économie, et se manifeste avec un mouvement de rébellion contre l'ordre, contre la génération précédente, son mode de vie et ses valeurs. Un seul slogan, pour les innombrables mouvements de jeunes qui s'expriment dans le monde entier en 1968-1969?: liberté. Il s'agit d'une vague individualiste très puissante. Elle perce même dans le monde communiste, avec le printemps de Prague et le suicide, en janvier 1969, de Ian Palach, qui s'immole sur la place Wenceslas pour protester contre la répression. En août 1969, une gigantesque fête libérale se déroule dans une petite ville américaine, à Woodstock. C'est aussi en 1969 que le premier message est envoyé sur Arpanet, l'ancêtre d'Internet. Dès leur naissance, libéralisme, individualisme et technologies de l'information sont étroitement liés.
Dix ans plus tard, la liberté investit le terrain de l'économie. En octobre 1979, Margaret Thatcher devient Premier ministre britannique et remet sur pied une Angleterre épuisée avec un programme très libéral. L'année suivante, c'est Ronald Reagan qui est élu à Washington, avec un plan d'action quasi similaire. Tout au long des années 1970, les "Chicago boys", ces économistes formés par Milton Friedman, avaient mis en ?uvre la révolution en Amérique latine, au Chili en particulier. En Asie aussi, le marché gagne. A la fin de décembre 1978, Deng Xiaoping initie les réformes économiques qui vont réintroduire le capitalisme en Chine.
Une décennie après, l'année 1989 est le théâtre d'un événement considérable, libertaire par nature, la chute du mur de Berlin, le 9 novembre. Le désir de liberté s'exalte alors. Là encore, les technologies de l'information ont joué un rôle clé. Dès lors que les citoyens de l'Est ont pu voir et savoir ce qui se passait de l'autre côté du mur grâce à la télévision, ils ont renversé leurs régimes. C'est le circuit intégré qui a fait tomber le communisme. L'économie de marché n'a plus de rivale et s'étend à tous les pays de la planète. La déréglementation et le retrait de l'État sont universels, la mondialisation s'ébauche, les entreprises profitent de ces nouveaux espaces offerts à leur activité. Elles investissent massivement dans les nouveaux territoires.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Encore un bond de dix ans et nous voici au seuil du siècle, où les choses commencent à se gâter. 1999 est l'année du laisser-faire et de la démesure. La "nouvelle économie" fait dire beaucoup de bêtises, les valeurs Internet voient leurs cours exploser, tout comme le salaire des patrons. La croissance redouble, et les meilleurs experts expliquent que c'en est fini des cycles, grâce à la mondialisation et aux technologies... Les entreprises fusionnent à tour de bras, aveuglées par une conjoncture éblouissante. Time Warner épouse AOL, Vivendi, Universal, et l'allemand Daimler, l'américain Chrysler. Trois mariages catastrophiques qui se solderont par des dizaines de milliards de pertes. Mais déjà, la société, toujours en avance sur l'économie, est fatiguée de ce monde libéral. À Seattle, de violentes manifestations se déroulent contre la mondialisation.
On connaît la suite. Trois événements nous rappellent à la réalité?: le krach Internet, en mai 2000. Les attentats du 11 septembre 2001. Et la faillite frauduleuse d'Enron. Le monde frôle la crise financière. Mais le "sorcier" Alan Greenspan, patron de la Réserve fédérale, gère magistralement le ralentissement, et la spéculation reprend à vive allure à compter de 2004, jusqu'à l'automne de 2008, avec la faillite de Lehman Brothers et l'explosion du système bancaire mondial. En 2009, le libéralisme est à l'agonie, tué par ses propres excès. Les Etats ont repris la main et pratiquent, partout sur la planète, la politique des trois "r"?: relance massive, à coup de centaines de milliards de dollars, régulation tous azimuts et repentance généralisée.
La crise financière actuelle est donc la lointaine fille des événements de mai 1968. Et la fin de ce cycle de plusieurs décennies marque probablement le début d'un autre, qui sera marqué par le retour de la règle et de la solidarité, parce qu'il naît de l'échec libéral. Cycle qui pourrait bien être, à son tour, victime de ses excès, comme il l'avait été dans les années 1960 et 1970. Il donnerait alors naissance à une nouvelle onde libertaire. Nos petits-enfants organiseront peut-être Woodstock 2. En 2049.
François Lenglet, rédacteur en chef "Economie, politique, international" à La Tribune