Comment Sarkozy a "nationalisé" l'Europe

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Les élections européennes du 7 juin prochain ne se traduiront pas forcément par un vote défouloir contre le pouvoir. Les listes UMP devancent pour l'instant leurs concurrentes socialistes ou centristes, signe que Nicolas Sarkozy conserve son socle électoral. Le chef de l'Etat, qui va s'impliquer ce mardi soir à Nîmes dans la campagne, tente de repositionner le débat européen autour d'enjeux de politique intérieure, estime François Lenglet, rédacteur en chef "Economie" à La Tribune.

Un défouloir. C'est la réputation qu'ont les élections européennes en France, parce qu'elles donnent aux citoyens le loisir d'exprimer leur réprobation sans véritables conséquences. Une sorte d'avertissement sans frais. Aussi les européennes ont-elles souvent été cruelles pour le détenteur du pouvoir, à deux exceptions près. En 1979 d'abord, où la liste conduite par Simone Veil a remporté la mise alors que Raymond Barre était à Matignon. En 1994 ensuite, où Dominique Baudis était lui aussi victorieux pour la droite sous un gouvernement dirigé par Edouard Balladur.

Les autres consultations se sont soldées par un échec plus ou moins cuisant pour le pouvoir en place. Surtout lorsqu'elles se sont déroulées après une période d'action gouvernementale suffisamment longue pour déchaîner les mécontents. Deux ans, par exemple. Comme aujourd'hui.

Les élections européennes du 7 juin prochain pourraient bien démentir cette loi. Et le président de la république, qui s'exprimera ce soir à Nîmes pour marquer son entrée dans la campagne électorale, peut nourrir l'espoir que les listes de sa majorité arrivent en tête. Les sondages créditent en effet l'UMP de 25% à 27% des suffrages, devant les socialistes et les listes centristes de François Bayrou, dont l'Europe est pourtant le fonds de commerce historique.

Si le parti présidentiel a de bonnes chances de réussir, il y a à cela des raisons de politique intérieure. Le socle de fidèles sarkozystes n'a été que peu entamé par les deux premières années du mandat. Les débuts chaotiques de l'"hyperprésident" ont été pardonnés. Les réformes difficiles de l'université et de l'hôpital, ponctuées de conflits et de manifestations, loin d'avoir mis à l'épreuve le c?ur électoral, semblent l'avoir au contraire durci, car elles témoignent d'une volonté persistante.

Cette bonne résistance de mi-mandat n'explique pourtant pas tout. Pour la première fois depuis le référendum sur Maastricht, en 1992, la droite française est à l'aise sur le thème de l'Europe. Pendant longtemps, le message adressé à l'électeur a été contradictoire, voire schizophrène. A la veille des élections, il fallait aimer l'Europe de façon inconditionnelle, comme on va à la messe le dimanche, sans remettre en question le dogme. Et, dès que la vie politique nationale reprenait son cours, tous les discours étaient ponctués de l'immanquable "c'est la faute à Bruxelles" pour expliquer un problème ou justifier un échec.

Cette alternance incompréhensible a été l'une des raisons du "non" français à la Constitution européenne, en mai 2005. Et elle a laissé un espace politique considérable aux listes Pasqua, Villiers et autres pourfendeurs du fédéralisme, qui étaient beaucoup plus cohérents que les défenseurs de l'Europe à temps partiel.

Sarkozy a bouleversé les termes de cette équation mortifère, en donnant le sentiment - pour partie justifié - qu'il imposait ses vues à Bruxelles. L'heure glorieuse de ce volontarisme nouveau a été bien sûr celle de la présidence française de l'Europe, avec le plan de sauvetage des banques, en octobre 2008, où Sarkozy a brusqué chefs d'Etat et hiérarques bruxellois pour mettre au point un plan européen. Puis il y a eu la réunion du premier G20 consacré à la crise économique, le 15 novembre à Washington, initiée par le Français.

La séquence ne s'est pas achevée avec la présidence française. Tout récemment encore, la France a obtenu de Bruxelles l'abaissement de la TVA sur la restauration, bloquée depuis des années en dépit des demandes réitérées de Paris. La mesure est coûteuse pour le budget français, mais ses dividendes politiques sont considérables : le "c'est la faute à Bruxelles" a été chassé par un "nous l'avons imposé à Bruxelles".

D'une certaine façon, Sarkozy a nationalisé l'Europe, en faisant prévaloir ses objectifs politiques intérieurs sur les progrès de l'intégration fédérale. Et il a déplacé le centre de décision. La Commission, naguère inspiratrice des projets et gardienne des traités, est désormais un organe subalterne - ou terne tout court - qui a cédé le pas au conseil des chefs d'Etat et de gouvernement, lui-même aiguillonné par l'activisme sarkozien. Le président français a été aidé en cela par la médiocrité de l'actuel patron de Bruxelles, José Manuel Barroso, qui sera probablement récompensé de sa discrétion providentielle par un second mandat.

Les nostalgiques de la grande époque Delors regretteront la disparition du souffle des fondateurs, qui s'était transmis depuis la Communauté du charbon et de l'acier (Ceca), en 1951, jusqu'à l'Union monétaire de 2002. Mais la réalité politique est là : les électeurs ne veulent plus de cette Europe-là, comme l'ont signifié les Français, les Néerlandais et les Irlandais. Les élargissements successifs et le retournement idéologique - moins de libéralisme, plus de protection - ont imposé une rénovation profonde du projet, et Sarkozy a commencé à la faire. A sa façon, tout à la fois brouillonne dans l'exécution et constante dans la finalité, en pariant sur le rapport de forces plutôt que sur les procédures et les institutions.

Dès lors que l'Europe devient une scène qui permet à la France d'affirmer sa prévalence, elle est plus aimable aux Français. L'espace politique des "nonistes" de droite se trouve réduit d'autant, car ils se trouvent privés d'arguments : pourquoi préférer une France seule à une France influente en Europe ? C'est la même chose en moins bien. L'inconfort sur la question européenne n'a pas pour autant disparu mais, ultime bénédiction pour le président, il s'est désormais installé à gauche, où le parti socialiste peine à faire l'unité.

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