Les esprits animaux hantent les dessous de la crise
Olivier Postel-Vinay
Olivier Postel-Vinay
Chose curieuse, les économistes ne parviennent pas à s'accorder sur un point crucial : peut-on considérer les acteurs comme agissant de manière rationnelle ? En témoignent deux ouvrages récents qui, pour expliquer la crise, parviennent à une conclusion opposée. Pour George Akerlof (prix Nobel) et Robert Shiller [Ndlr, lire sa chronique dans notre édition d'hier], l'affaire est entendue : les comportements irrationnels ont joué un rôle central dans la formation et l'éclatement de la bulle. Nos "esprits animaux" (titre de leur livre) sont en cause. Pour Richard Posner, au contraire, les acteurs sont strictement rationnels. C'est le système lui-même qui est instable : nous assistons à "un échec du capitalisme" (titre de son livre). Posner est plus un juriste qu'un économiste, mais, en posant la rationalité des acteurs, il exprime l'orthodoxie.
Que viennent faire les "esprits animaux" dans la galère de l'économie théorique ? C'est une référence à un passage souvent commenté de la "Théorie générale" de Keynes : "Sans doute la plupart de nos décisions de faire quelque chose de positif, dont les conséquences ne seront tirées que dans un temps indéterminé, sont le résultat de nos "esprits animaux", d'un besoin spontané d'agir plutôt que de ne pas agir, et non le produit de la moyenne pondérée de bénéfices quantifiés multipliés par des probabilités quantifiées."
Pour Akerlof et Shiller, Keynes entendait souligner le rôle de l'irrationnel dans la décision économique. Posner ridiculise cette interprétation. Pour lui, Keynes voulait seulement attirer l'attention sur la fonction positive de l'optimisme dans la conduite d'agents qui, même s'ils éprouvent des émotions, agissent rationnellement.
Que pensait précisément l'économiste britannique ? L'histoire veut qu'il assistât un jour à une conférence sur Descartes et capta l'expression "esprits animaux". Il nota dans son carnet : "action mentale inconsciente". Dans sa "Théorie générale", peu après le passage où il introduit ces "esprits animaux ", il écrit : "C'est notre besoin inné d'agir qui fait tourner le moteur, notre moi rationnel choisissant la meilleure alternative qu'il puisse identifier, mais aussi souvent cédant du terrain face à nos motivations, au superficiel et au hasard."
Faut-il être ici surtout sensible au "moi rationnel" ou au fait qu'il peut "souvent céder du terrain" ? Question de goût ? De tempérament ?
Dans un livre récent, un philosophe australien en appelle à la neurobiologie pour dénoncer le mythe de la rationalité des agents. Les études de neuro-imagerie montrent que toute décision relevant de la sphère morale mobilise autant le cerveau des émotions que celui de la cognition. " Le modèle de l'agent rationnel qui forme la base de l'économie classique [...] est adapté à une société de gens rendus incapables de ressentir des émotions humaines normales, écrit Clive Hamilton dans "le Paradoxe de la liberté". L'homme économique rationnel est un monstre neurologique. "
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Nous voilà donc devant trois positions apparemment irréconciliables : les comportements irrationnels jouent un rôle central (Akerlof et Shiller), les agents économiques sont fondamentalement rationnels (Posner et la majorité des économistes) et la rationalité de l'agent économique est une pure fiction (Hamilton). Comment sortir de l'impasse ?
Un paradoxe caché de l'affaire est la confusion faite par les uns et les autres entre l'homme "rationnel" et l'homme "raisonnable". L'agent économique est rationnel, au sens le plus élémentaire du terme, en ce qu'il cherche à maximiser son bénéfice en minimisant les coûts. L'homme est un "animal raisonnable" (Descartes, encore !) en ce sens qu'il est doué de raison et, ce faisant, s'élève au-dessus de la condition des autres animaux. Mais nous savons bien que tout animal cherche à maximiser son bénéfice pour un coût minimal. L'homme rationnel est l'animal en nous. Parce que nous sommes aussi des êtres de culture, nous sommes capables d'être raisonnables...
Olivier Postel-Vinay