Comment réindustrialiser la France ?

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Ceux qui pensent que la désindustrialisation de la France est un processus sans retour devraient se pencher sur tous les leviers d'action possible. L'Etat développeur peut agir à plusieurs niveaux, européens et nationaux. Par ses investissements, ses commandes publiques, la fiscalité et les aides à la recherche, estime Jean-Louis Levet, économiste, directeur de l'Ires.

Comment éviter la désindustrialisation du pays?? Telle est, aujourd'hui, la question centrale du débat public, qui a conduit à la constitution d'un ministère de l'Industrie, et à la nomination de commissaires à la réindustrialisation.

Depuis plus de deux décennies, nos dirigeants ne cessent de proclamer leur foi en une économie de services flexible, fondée sur le duo magique finance plus Internet et agissent en ce sens. Et un processus de désindustrialisation est en marche depuis le milieu des années 1990?: des grands groupes qui désinvestissent sur le territoire national au profit des marchés extérieurs?; des nouvelles activités insuffisantes (la position technologique de la France sur le marché mondial recule de 8% par an en moyenne depuis 1995)?; une moindre maîtrise des centres de décision économiques par rapport à la plupart des autres pays développés (plus de la moitié des effectifs des PMI de 250 à 2.000 salariés sont contrôlés par des capitaux étrangers, avec les Etats-Unis comme premier investisseur).

Pourtant, l'industrie au sens moderne du terme (manufacturier plus agroalimentaire, énergie, BTP, industries culturelles, technologies de l'information et de la communication, et services aux entreprises) représente aujourd'hui près de 40% de la valeur ajoutée nationale, un tiers de la population active, 85% de la R&D. Elle recèle le potentiel d'innovation et de solutions nouvelles le plus important pour construire un mode de développement durable et accroître le pouvoir d'achat par la création d'emplois qualifiés.

Il est donc temps de mettre à profit la crise, qui a joué comme un révélateur, pour substituer à la politique actuelle du coup par coup une vision industrielle et un projet de développement qui fait de l'industrie l'épine dorsale d'une ambition collective. Les orientations possibles sont au nombre de trois?: des territoires actifs, des entreprises responsables, un Etat développeur.

Je privilégierai ici la troisième orientation?: un Etat développeur. Qu'est-ce que cela signifie?? Tout d'abord, il faut rouvrir l'industrie aux jeunes, par les filières d'apprentissage, aux femmes, en leur offrant de vraies carrières, aux seniors, en les maintenant dans l'entreprise, et les moins qualifiés par le recours à la formation continue.

Ensuite, il faut définir une politique industrielle globale agissant sur plusieurs leviers?: investir dans les domaines européens de souveraineté (espace, armement, énergie par exemple) et répondre aux grands besoins du futur (culture, santé, transport, notamment). Changer nos modes de production pour répondre à l'équation climatique, par une action au niveau européen, en termes de recherche, de financement d'infrastructures et de normalisation. Enfin, modifier le droit européen des OPA pour maîtriser nos technologies stratégiques.

Ensuite, à l'échelle nationale, il faut soutenir la croissance de nos entreprises. Les leviers sont connus?: commandes publiques (10% du PIB aujourd'hui), réorientation des aides vers les PMI (les aides non automatiques sont de 16 milliards d'euros et moins d'une centaine d'entreprises captent 80% des aides à la recherche), relations de sous-traitance assainies, réduction effective des délais de paiement. Maîtriser encore les mutations industrielles incessantes?: l'expérience montre qu'il est possible de construire une nouvelle voie de régulation des restructurations, fondée sur le triptyque anticipation-territoire-négociation, au lieu du traditionnel réparation-entreprise-consultation.

Enfin, remettre la fiscalité à l'endroit, avec deux objectifs clairs?: ne plus pénaliser l'industrie par rapport aux autres secteurs de l'économie et inciter à l'investissement sur le territoire français. Sur cette question fiscale, plusieurs pistes sont possibles. Supprimer la taxe professionnelle, dans le cadre d'une réforme globale de la fiscalité locale. Moduler le taux de l'IS, afin d'encourager le réinvestissement des bénéfices par rapport aux dividendes. Enfin, revoir la politique d'exonération des cotisations sociales, qui revient à donner la priorité à l'emploi peu qualifié. Elle nous dispense ainsi de l'investissement dans la formation initiale et la reprofessionnalisation des peu qualifiés.

Dernier axe?: un Etat actionnaire responsable. Cela est clé pour trois raisons?: le caractère stratégique de certaines participations (EADS, Ariane, Areva, EDF, Thales, etc...)?; la prise en compte de missions de service public de certaines entreprises (SNCF, GDF-Suez, La Poste, etc...)?; et la dynamisation du tissu industriel, avec des prises de participation minoritaires et provisoires dans des jeunes entreprises innovantes.

Quant aux sources de financement, identifions déjà les sommes injectées dans l'économie et dont l'efficacité n'est guère prouvée. Les seules aides aux entreprises représentent 3% du PIB. Et si l'emprunt d'Etat voit le jour, il est indispensable que l'Etat assure le suivi des fonds dépensés, car le risque est grand que les fonds collectés ne servent qu'à combler des déficits existants. La crise a au moins un avantage?: elle nous contraint à penser le monde de demain, pour agir efficacement aujourd'hui.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
On ne peut que partager l'opinion de l'auteur. Finalement, le Plan ce n'était peut-être pas si mal. Mais comment concilier l'idée d'un Etat stratège avec le Traité de Rome et la sacro-sainte concurrence sur laquelle veille la Commission. Il paraît que le Marché devait tout régler, supprimer le rôle de l'Etat, qu'il était "efficient" ce Marché et que le capital irait naturellement vers les investissement les plus productifs. Par la magie du rôle stratégique que s'arrogeaient les banques d'affaires sans doute.
Eh oui l'industrie opère une fonction structurante sur un territoire, elle est porteuse d'innovation, d'améliorations, d'invention, de progrés. Mais de quel avenir est porteur le livreur de pizza, le technicien de surface, le courtier en assurances, l'aide soignante et le conseiller financier d'une banque de détail en Allemagne? Non que je n'ai pas d'estime pour ces professions (à part la dernière qui a été à l'origine de la ruine de plusieurs dizaines de milliers d'épargnants chez notre voisin), mais on ne structure pas une économie avec ces seuls métiers et un pays ne peut avoir d'ambition avec ces seuls métiers.

Voir http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2593
Jeff Immelt, patron de General Electric, vient d'énoncer la même idée au niveau des USA. Preuve que c'est une préoccupation légitime. http://www.reuters.com/article/idUSTRE55P4ZT20090626
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Votre analyse me conduit à vous informer que j'ai matérialisé vos propos par une vidéo pédagogique présentant la méthodologie du projet conforme à l?esprit du Grenelle de l?insertion.
j'ai intitulé cet exposé Retour à l'Emploi sans bourses déliées, en m'appuyant sur les seules aides aux Entreprises et salariés.
Après avoir analysé les critiques, qu?elles soient favorables,ou défavorables aucun plan ni stratégie anticipative n?est proposée pour : passer la crise, éviter les drames et se préparer pour rebondir.
L?hémorragie qui sévit actuellement sur les bassins d?emplois ne pouvant être jugulé, le temps est venu de mettre à profit le « vivier d?expertise » laissé sur le bord de la route pour créer une « pépinière de compétence » qui deviendra par la même, un vivier de savoir et savoir faire telle une boucle d?itération à disposition de la collectivité.
Mais comme le disait Jean MONNET:
Les hommes n'acceptent le changement que dans la nécessité
et ils ne voient la nécessité que dans la crise»

« Nous n?avons que le choix entre les changements dans lesquels nous serons entraînés
et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir. »
Jean Gautreau Economiste en retraite




La crise est un mal nécessaire
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pas un mot sur LE problème, le coût du travail qui provoque ou nécessite les délocalisations industrielles, mis à part les plus sophistiquées où nous avons encore une avance, mais pour combien de temps? les chinois assemblent des Airbus, ils vont bientôt fabriquer l'équivalent. N'oublions pas que la suprématie américaine était artificiellement basée sur une bulle financière permise par son détachement des réserves d'or. Avec cela ils ont acheté un maximum de matière grise et investi dans la haute technologie, et ce fut beau comme un feu de paille!
L'innovation ne se vend pas forcement, il faut une période de croissance, ou l'élimination des non innovants, ou encore une promesse d'économies substancielles qui permet de souffler un temps.
80% des échanges européens se déroulent entre pays européens.Echanges "gagnant-gagnant"? Qu'on le veuille ou non, il y a toujours un meilleur calculateur ou un meilleur parieur. Comme on le constate cruellement en temps de crise, qui constitue une sorte de "fin de partie", provisoire pour nous, espérons le égoïstement, car à ce jeu, les états ne font jamais montre de compassion, et poussent généralement leur avantage.

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