"Du courage pour retrouver notre devoir d'invention démocratique"

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DR (Crédits : John FOLEY/Opale)
La philosophe Cynthia Fleury, professeur à l'American University of Paris, ancienne présidente d'Europanova, auteur de "La fin du courage" (Fayard, 2010), s'inquiète de voir 2011 passer déjà à la trappe, victime des futures élections. L'enjeu, c'est de trouver un support européen à nos revendications.

Nous devons déjà veiller à ce que 2011 ne soit pas phagocytée par 2012. Entre l'enjeu électoral de la présidence française, les vingt ans du sommet de la Terre de Rio, les négociations sur le régime post-Kyoto, de grands alibis sont réunis pour faire passer cette nouvelle année à la trappe. Si les cantonales recentreront peu le débat, l'agenda européen risquera, quant à lui, heureusement de le faire.

2011, ce sont les 60 ans de la Ceca et dans un contexte d'avalanche de crises des dettes souveraines européennes, il n'est pas inutile de reformuler les principes du pacte pionnier qui n'avaient de sens que cimentés par la solidarité. Si la rigueur est une nécessité, c'est loin d'être un projet. Il est grand temps de penser les conditionnalités sociale, éducative, environnementale de cette rigueur. Du courage en 2011, il va donc nous en falloir. Je ne parle pas de celui qui a été entendu comme un impératif de résistance au travestissement démocratique mais de celui qui consiste à retrouver notre goût pour l'invention démocratique. L'éthique du courage ce n'est pas seulement le non. C'est aussi le oui. La rigueur sans le projet ou la conditionnalité, c'est le contraire de l'invention démocratique. L'Europe n'a été forte que parce qu'elle a su inventer la croissance commune.

Cela fait trop longtemps que l'Europe gère un agrégat d'exceptions nationales préoccupées par leur seule petite croissance, se concurrençant pitoyablement, et croyant bénéficier de la valeur ajoutée de l'euro sans payer le tribut d'une solidarité budgétaire. Mais comble de bêtise, l'Europe, qui revendique une exigence normative forte, se prive d'un élément de souveraineté fondamental, à savoir l'autorisation pour la Banque centrale européenne de financer directement les États à bas taux d'intérêt (même si récemment quelques entorses à ce principe délirant ont eu lieu).

Résultat : une Europe à la solde d'agences de notation toutes prêtes à orchestrer sa disqualification. A Europanova, nous militons pour que le parlement européen impose la réintroduction des éléments concrets de coordination européenne supprimés par le Conseil des ministres des conclusions du rapport Larosière sur la régulation financière. Mais, plus globalement, nous défendons l'idée de coopérations renforcées sociales ou encore d'un protocole européen de progrès social.

Sur les territoires national et européen, je défends pour ma part la consolidation et l'européanisation de majorités qualifiées citoyennes, ces collectifs, parfois transversaux, tels que (pour ne citer que quelques exemples) Sauvons la Recherche, l'Appel des Appels, le manifeste d'économistes atterrés, collectifs qui représentent plus qu'eux-mêmes, qui ne sont financés par personne mais qui produisent des propositions de régulation sociale élevée, possédant un raisonnement articulé et réaliste. Collectifs, je le redis, insuffisamment européens.

Trouver un support européen à nos revendications, devenir prescripteur pour d'autres peuples et pays de la zone euro est nécessaire. Inutile de céder au piège du maximalisme : les États et les peuples peuvent décider d'avancer à différents rythmes du moment que les valeurs européennes qu'ils défendent sont harmonisées. Il faut savoir qu'en politique le lieu de l'inspiration et du pouvoir ne reste jamais vide. À trop déserter l'avant-garde du progrès social-démocrate, on ne fait qu'alimenter les relents populistes.

Symboliquement, difficile pour 2011 de ne pas être l'année de la refonte de la valeur travail, avec le centenaire de la mort de Paul Lafargue qui n'eut de cesse, dans le sillage de Marx, de mettre à nu l'instrumentation mortifère du travail des hommes par le Capital, un travail aux antipodes de la capacité de faire oeuvre. Oui, le droit au travail... mais à la condition qu'il vienne parachever un droit à la paresse. Droit à la paresse qui n'est en fait qu'un droit à la contemplation, un droit à la "scholè" (loisir), un droit à l'école. De tout temps, la rigueur a été à l'ordre du jour. "L'abstinence aux salariés", telle était déjà la sentence de la fausse morale du Capital. Gageons que 2011 démasquera ces fausses évidences. 

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