La multinationale et le retour du territoire

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Par Jacques Barraux, journaliste

L'histoire industrielle donne l'illusion d'obéir à un mouvement de balancier. Les vérités qui inspirent les investisseurs et les entrepreneurs oscilleraient, selon les modes et les époques, entre deux logiques, celle du "big is beautiful" et celle du "small is beautiful". En fait, les deux logiques se déploient en parallèle, y compris dans les périodes où l'opinion croit voir surgir le spectre de la "World Company" apatride et tueuse de tissu local. Une dualité plus vivace que jamais aujourd'hui avec, d'un côté, la course aux économies d'échelle de quelques centaines de firmes géantes et, de l'autre, la prolifération de souches nouvelles d'entreprises de croissance dans les territoires où règne une atmosphère industrielle, selon l'expression de l'économiste anglais Alfred Marshall.

Alfred Marshall est le fondateur de l'école de Cambridge et le découvreur du génie de son élève, Keynes. Avec sa femme, il passait ses vacances à visiter des usines et des cités ouvrières. Cela l'a amené à distinguer deux modes de développement des entreprises. Le premier se fonde sur les économies internes, c'est-à-dire l'aptitude d'une grande entreprise à construire sa puissance de l'intérieur et à privilégier la recherche de l'effet de taille. Le second, plus subtil, se fonde sur les économies externes, le maillage d'entreprises petites et moyennes qui partagent des ressources communes dans un espace géographique à forte culture technique et entrepreneuriale. Marshall est le père de la notion de district industriel, de cluster ou de pôle de compétitivité, ces lieux où "les secrets de l'industrie sont dans l'air" et où circulent des flux informels de savoir-faire et d'information entre des acteurs animés des mêmes motivations.

Le soutien à "l'économie des proximités" est la réponse des pays de l'Europe de l'Ouest à la montée en puissance des nouveaux concurrents d'Asie et d'Europe orientale (*). Une démarche contrariée par la crise de 2007-2008. La "Troisième Italie", celle des chaussures de Montebelluno ou des meubles de Livenza, a-t-elle une chance de survivre au déluge de produits importés des pays à bas salaires ? À la phase de découragement succède désormais celle de la riposte lucide.

1 L'économie mondiale est multipolaire. L'investissement industriel ne bascule pas en bloc de l'Occident vers l'Orient ou du Nord vers le Sud. Il se segmente en fonction de l'attractivité des "villes-monde" qui tendent à supplanter, dans l'esprit des investisseurs, la géographie traditionnelle des nations. Une ville-monde, c'est un territoire au sens d'Alfred Marshall, un concentré de science, de technique, de capital, de main-d'oeuvre et de logistique. L'investisseur chinois connaît quatre métropoles en Allemagne mais deux seulement en France. Jamais Paris n'a aussi injustement écrasé l'image de son bouquet d'agglomérations créatives.

2 Les pratiques de « nearshore ». Elles démontrent un souci de réglage stratégique de plus en plus fin de la part des firmes multinationales. Il s'agit de prendre en compte la dissémination des pôles de compétences et de s'adapter au niveau d'exigence des clients les plus solvables, où qu'ils soient. Un géant des logiciels peut décider de monter une plate-forme de services en Turquie tout en créant une unité de forte valeur ajoutée auprès d'un client majeur, Airbus à Toulouse ou Michelin à Clermont-Ferrand. Avec la dématérialisation de l'économie, la proximité physique d'un client important est devenue un argument commercial massue.

En somme, le "big is beautiful" et le "small is beautiful" ne s'opposent pas. Ils se combinent. Il reste à en convaincre les patrons du CAC 40, notoirement conservateurs en matière de relations interentreprises et oublieux des trésors périphériques qu'ils ont abandonnés dans leur hâte à fermer les usines de la Vieille Europe.

(*) "Économies de proximités" numéro d'avril 2011 de la "Revue française de gestion", FNEGE, édition Hermes Lavoisier.

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