Dénationaliser la monnaie ?

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Par Gérard Dréan, économiste.

En 1976, deux ans après avoir reçu le prix Nobel, Hayek prit position contre le projet d'une monnaie européenne unique dans un livre méconnu intitulé "Denationalisation of Money", où il propose comme alternative la libre concurrence entre monnaies.

Il part de la thèse bien connue que l'inflation résulte d'une création excessive de monnaie. Elle provoque des "malinvestissements" qui ne peuvent se résoudre que par des crises. Or toute personne pouvant produire de la monnaie a intérêt à en produire le plus possible...

Conclusion : la stabilité monétaire serait mieux assurée par un régime de libre concurrence entre monnaies. Cette proposition est facile à mettre en place : il suffit d'abroger certaines dispositions légales ou réglementaires. Mais les gouvernements voient là une option suicidaire. Les fonctionnaires des finances et de la Banque de France se mettraient immédiatement en grève illimitée, et le choeur des économistes (orthodoxes) crierait au fou en annonçant l'apocalypse, rejoints par les banquiers découvrant le bouleversement de leur métier.

Hayek n'en a cure : "je pense fortement que la tâche principale du théoricien de l'économie ou du philosophe politique est d'agir sur l'opinion publique pour rendre politiquement possible ce qui est peut-être aujourd'hui politiquement impossible et, par conséquent, l'objection que mes propositions sont actuellement impraticables ne me décourage pas le moins du monde de les développer."

Il rappelle que la monnaie n'est qu'un moyen d'échange. N'importe quel bien peut rendre ce service : en l'absence de contrainte, les partenaires utiliseront les biens qui leur conviennent le mieux. Il n'y a aucune raison d'imposer que, sur un territoire, toutes les transactions utilisent le même bien comme monnaie. Le "cours légal", c'est-à-dire l'inscription dans la loi d'une monnaie privilégiée qu'on ne peut refuser, a pour seul but d'instaurer un monopole étatique de la création de monnaie. Quant à la complexité d'un système de monnaies concurrentes, Hayek souligne que, en réalité, au début de l'opération, rien ne changerait que la loi. La mise en oeuvre du nouveau système serait progressive, réglée par la volonté des acteurs. Les banques offriraient la possibilité de change immédiat au cours du moment, par définition flottant, y compris pour les retraits et les dépôts d'espèces. Chacun pourrait choisir la ou les monnaies qu'il veut utiliser pour ses transactions, et décider quelle(s) monnaie(s) il veut conserver.

Hayek suppose que des banques émettraient des billets et offriraient des crédits dans des monnaies privées portant un nom protégé permettant d'identifier leur émetteur, en prenant deux engagements : les échanger sur simple demande contre une quantité déterminée d'autres monnaies, et maintenir constante leur valeur par rapport à un certain panier de biens. Hayek montre que ceux qui ne prendraient pas ces engagements ne trouveraient pas de clients, et ceux qui ne les tiendraient pas feraient rapidement faillite.

Même si tout cela ne va pas sans difficultés, le résultat serait nécessairement meilleur avec une multiplicité d'émetteurs rivalisant pour maintenir le pouvoir d'achat de leurs monnaies qu'avec un monopoliste motivé pour en créer autant qu'il le désire pour ses besoins propres.

Ce qui déterminerait le sort de chacune des monnaies serait la décision du public de la conserver ou non. Une forte demande d'échange remonterait nécessairement à l'émetteur et le mettrait devant l'obligation de liquider tout ou partie de ses actifs pour tenir ses engagements. S'il faisait défaut, sa monnaie ne serait plus acceptée et ses utilisateurs résiduels s'en débarrasseraient au plus vite, ce qui signifierait sa disparition et la faillite de son émetteur. Le taux de couverture serait une libre décision de l'émetteur, mais le risque d'un "bank run" serait d'autant plus faible que l'émetteur respecterait mieux son engagement de maintenir constante la valeur de sa monnaie.

La coexistence de plusieurs monnaies serait une protection contre la perte de valeur de l'une d'entre elles. Aux premiers signes de dépréciation d'une monnaie, les utilisateurs pourraient convertir leurs avoirs en une plus sûre. La position de chacun des émetteurs serait donc fragile ; ils devraient être vigilants et prompts à réagir aux premiers signes de dépréciation. Mais la multiplicité des émetteurs limiterait les conséquences de la faillite de l'un d'entre eux, et le système dans son ensemble serait robuste.

Dans la logique d'Hayek, le système final serait le résultat de l'évolution spontanée dont il ne fait que proposer les conditions initiales. Son pronostic : "il resterait dans le monde libre plusieurs monnaies largement utilisées et très semblables. Dans de vastes régions, une ou deux d'entre elles seraient dominantes, mais ces régions n'auraient pas de frontières précises ni fixes, et l'utilisation des monnaies dominantes dans chacune se recouvrirait dans des zones frontalières larges et fluctuantes. La plupart de ces monnaies reposeraient sur des paniers de biens similaires et fluctueraient très peu les unes par rapport aux autres, probablement beaucoup moins que les monnaies des pays les plus stables aujourd'hui, mais un peu plus que des monnaies reposant sur un véritable étalon or."

Comme le dit Hayek dans son introduction : "dès qu'on arrive à se libérer de la croyance acceptée de façon universelle mais tacite qu'un pays doit être alimenté par son gouvernement avec sa propre monnaie distincte et exclusive, toutes sortes de questions intéressantes apparaissent qui n'ont jamais été examinées." Il n'est pas question ici de nous engager plus avant sur ces différentes pistes, mais d'inviter à prolonger sérieusement la réflexion sur la liberté monétaire afin qu'elle ne soit plus balayée d'un revers de la main, et de contribuer ainsi à la réalisation du voeu d'Hayek : "Rendre politiquement possible ce qui est aujourd'hui politiquement impossible."

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a écrit le 05/05/2012 à 12:42 :
L'article écrit : "Même si tout cela ne va pas sans difficultés, le résultat serait nécessairement meilleur avec une multiplicité d'émetteurs rivalisant pour maintenir le pouvoir d'achat de leurs monnaies qu'avec un monopoliste motivé pour en créer autant qu'il le désire pour ses besoins propres."
Pas sans difficultés : ça c'est sûr ! Et le problème n°1, c'est quand même de se garantir des faillites évoquées dans l'article ! Un émetteur de monnaie qui fait faillite, c'est une catastrophe car d'un jour à l'autre, ses avoirs dans cette monnaie = zéro. Il faudrait donc impérativement mettre en place pour toutes les monnaies une caisse de garantie des dépôts avec certains critères que les émetteurs de monnaie devraient fournir vis-à-vis de cette assurance pour pouvoir bénéficier de cette garantie (avec un plafond de dépôt, comme on a déjà aujourd'hui pour les dépôts bancaires actuels). Le risque de faillite non indemnisée, pour une monnaie en particulier, tue en effet dans l'oeuf son avantage : qui aura envie de mettre ses billes dans une monnaie qui peut disparaitre du jour au lendemain et vous laisser ainsi le "bec dans l'eau".
Autre problème et non des moindres : la multiplicité des monnaies rend quasi impossible ou complique énormément autant les comptabilités professionnelles que la fixation des prix des articles : obligatoirement, il devrait rester un prix en monnaie nationale de référence, les autres monnaies ne pouvant qu'être des instruments d'échange à la marge, comme des roues de secours utilisables ponctuellement. Autrement, la complication des échanges par toutes sortes de monnaies disparates rendra plus compliqués les échanges (sans parler des échanges internationaux !!) et plombera le commerce dans son ensemble. Je ne vois pas bien comment échapper à ces problèmes...
a écrit le 03/05/2012 à 14:26 :
C'est ce que les Argentins ont fait juste après la déclaration de default de paiement en 2001. Chaque collectivité avait sa propre monnaie, le gouvernement fédéral, les régions, autres collectivités et puis des associations de consomateurs, entre autres. Le troque tout court avait sa place aussi sur des lieux spécialisés. C'était la survie à tout prix...

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