Emilie Creuzieux, le design conquérant

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Émilie Crezieux, fondatrice de Monbento.
Émilie Crezieux, fondatrice de Monbento. (Crédits : DR)
À 32 ans, la cofondatrice de Monbento distribue ses objets d'art de la table dans 60 pays. Elle lancera dans les prochains mois de nouveaux produits et une filiale en propre en Chine.

L'art du bento est l'apanage des femmes. Les Japonaises remplissent la célèbre boîte à repas traditionnelle du déjeuner de leur mari, accompagné d'un message - doux ou acide selon le niveau de (més) entente dans le couple.

À Clermont-Ferrand, Émilie Creuzieux, la présidente cofondatrice de Monbento, les fabrique. Depuis la création de la société il y a six ans, ses boîtes personnalisables, au design contemporain et coloré, munies d'élastiques, ont conquis 60 pays dans le monde, dont celui du Soleil Levant.

À 32 ans, la jeune femme menue dirige une équipe qui a doublé de taille pour atteindre 20 salariés lors de l'exercice 2014, qu'elle a clôturé avec un chiffre d'affaires de 3,6 millions d'euros, dont près des deux tiers réalisés à l'exportation.

Après avoir ouvert trois filiales commerciales, à Hong Kong en 2013, puis aux États-Unis et à Shanghai, l'entrepreneuse va s'implanter en Chine.

« Ce sera une filiale détenue à 100%, comme les autres », annonce posément l'entrepreneure, consciente de la difficulté de pénétrer ce marché quand on s'y lance sans un partenaire local. On se dit qu'elle n'a pas peur.

Son associé Fabien Marret nuance :

« Emilie dépasse ses appréhensions. Elle est courageuse et gère ses prises de risques. »

Audace ou inconscience ?

De l'audace, il lui en fallut pour lancer son activité. Ou « un peu d'inconscience », selon d'elle. Diplômée d'État en kinésithérapie au Ceerrf en 2005, elle qui a « toujours voulu aider les autres » n'a jamais été formée au niveau commercial, « ni même à la gestion d'un cabinet libéral ». Elle a pratiqué à Vincennes pendant quatre ans, auprès d'enfants, de sportifs, de malades cardiaques.

« La relation avec mes patients, l'accompagnement médical et psychologique, me plaisaient beaucoup, mais j'avais besoin de continuer à apprendre. Je voulais comprendre l'économie et j'étais attirée par l'international. »

Après un voyage de près de six mois en Australie, elle pose ses valises dans son Auvergne natale, et reprend massages et rééducations.

« Comme je me déplaçais beaucoup, j'emmenais souvent mon déjeuner avec moi. C'est en cherchant une solution pratique pour le transport de mes repas que je me suis intéressée au bento. »

Son idée : mobiliser la compétence de designer de son compagnon, Fabien Marret, pour imaginer des boîtes esthétiques, non jetables, tout en distribuant des bentos importés d'Asie.

« Pendant les six premiers mois, j'étais kiné la journée et je préparais les commandes le soir. »

À l'automne 2009, elle range sa blouse blanche, et convainc sa banque de lui allouer 30.000 euros pour se déployer.

« J'ai vite pris conscience que ce serait insuffisant pour réaliser mon ambition : développer la marque à l'international. »

Au bout d'un an, elle entame des discussions pour lever des fonds, et séduit Newfund, qui investit 500.000 euros en février 2011.

« Émilie Creuzieux est sans complexe par rapport à son ancien métier. Elle est volontaire, persévérante, et douée d'une grande qualité d'écoute. Elle ose dire quand elle ne sait pas, elle apprend vite et elle sait faire passer ses idées », détaille François Véron, le cofondateur de Newfund qui accompagne Monbento.

En effet, Émilie Creuzieux a su convaincre son actionnaire de la nécessité d'opérer dès 2011 un recentrage clair de l'activité de l'entreprise sur la distribution de sa propre gamme. Une prise de risque qui a payé.

« Nous avons enchaîné les salons internationaux, comme Maison & Objet à Paris et Ambiente à Francfort, et nous avons commencé à être référencés dans des chaînes de magasins comme les Galeries Lafayette », se souvient Émilie Creuzieux.

Soucieuse de renforcer sa notoriété dans le monde du design, elle se réjouit que son Monbento Original soit référencé à la boutique du MoMa, à New York, depuis le mois dernier. Sans vantardise. À peine fait-elle allusion à l'un des nombreux prix de design remportés par Monbento. Le dernier en date a salué la toute nouvelle gamme pour enfants.

« En France, on les utilise pour le goûter uniquement, car nous avons des cantines scolaires. Mais dans de nombreux pays, ces systèmes de restauration collective n'existent pas, et les enfants doivent emporter leur déjeuner avec eux. »

Émilie Creuzieux s'intéresse aux usages pour développer sa gamme d'arts de la table nomade, déjà étoffée d'une gamme isotherme. D'ici à la fin de l'année, elle prévoit de lancer une gamme « plein air » pour les sportifs et les piqueniques, et elle travaille sur une ligne de bagagerie.

En revanche, elle a sorti de ses priorités la diversification dans l'alimentaire, expérimentée en 2014 à bord du premier food truck clermontois, embarquant le chef Cyril Crousol pour créer la carte. « Émilie est très organisée, et ne perd pas de temps. Elle sait s'adapter et fait preuve d'une grande intelligence émotionnelle », confie Fabien Marret. Le tandem professionnel fonctionne à merveille, même si le couple s'est séparé.

Émilie avance en toute simplicité, en restant curieuse des autres

Pour « penser plus large », elle a accepté de participer au G20 Entrepreneurs à Sydney en juillet dernier, sur le thème de la lutte contre le chômage des jeunes. Farid Lahlou, cofondateur de Des Bras En Plus, l'a rencontrée au sein de la délégation française :

« N'ayant pas suivi de formation commerciale, Émilie n'est pas formatée : elle ne cherche pas à se vendre, à vendre sa boîte. Elle ne se met aucune barrière, elle trouve des solutions indépendamment de tout précepte. Sa vision est rafraîchissante. »

Depuis un an et demi, Bpifrance l'a invitée à rejoindre son comité d'orientation régional Auvergne :

« J'apporte mon expertise en matière de numérique et d'exportation, et nous travaillons à faire un état des lieux des besoins des entreprises locales, qu'il s'agisse de Michelin ou de TPE pour identifier les actions à mener dans l'intérêt de tous. »

Ce souci du collectif, Émilie Creuzieux l'applique aussi dans son entreprise. Estelle Faure, responsable commerciale de Monbento, et l'une des premières salariées, salue cet esprit familial :

« Nous avons l'habitude de déjeuner tous ensemble. Émilie reste très proche de chacun, même si l'entreprise grandit. Elle est spontanée, ouverte d'esprit et elle veille à récompenser ses équipes. »

Émilie Creuzieux ne cherche pas les applaudissements, mais il est une marque de reconnaissance qu'elle espère, quand elle aura hissé son entreprise au plus haut : que Monbento - à l'instar de la marque Thermos - entre dans le vocabulaire courant.

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