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OpinionsHomo Numericus

Du temps à revendre

Philippe Boyer

Publié le 12 octobre 2021 à 06:34 - Mis à jour le 22 novembre 2021 à 18:38

pendule, horloge, montre, temps, heure

Photo d'illustration

Reuters

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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HOMO NUMERICUS. Sept heures durant, l’ensemble des applications du groupe Facebook se sont retrouvées en panne. Un temps précieux éventuellement mis à profit pour s’extraire de notre dépendance aux réseaux sociaux. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Par principe, un cadeau ne se refuse pas. Surtout si le généreux donateur se nomme Facebook. Lundi 4 octobre, et pendant plus de sept heures, une panne mondiale a mis K.-O. l'ensemble des applications du groupe : Instagram, WhatsApp, Messenger, sans oublier le vaisseau amiral, Facebook.

L'espace de quelques heures, trois milliards de personnes se sont, malgré elles, retrouvées « libérées », « délivrées » ... avec, pour beaucoup, un irrépressible sentiment de manque à combler, car privées de leurs réseaux préférés pour communiquer, s'informer ou acheter des produits. Outre que cette panne géante - due « à un dysfonctionnement informatique interne » - a montré la relative fragilité technique de cette infrastructure, le fait que Facebook ait été rayé de la carte d'Internet pendant ces heures a permis de mettre sur le devant de la scène la matière première que convoitent toutes ces multinationales du numérique : notre temps.

Les maitres du temps

Soudainement désœuvrés face à ce vide numérique provoqué par cette panne d'une ampleur inédite, nous nous sommes retrouvés face à nous-mêmes, désœuvrés, car au-devant d'un temps à combler. Dans une société d'hyperconsommation du temps, où l'offre de sollicitations en tous genres augmente plus vite que celle du temps disponible qui pourtant, elle aussi, est en constante augmentation, nous avons cette sensation que nous n'avons plus le temps.

Dans les faits, tout est relatif, car paradoxalement nous n'avons jamais eu autant de temps disponible qu'à notre époque. Si, en Europe et avant 1914, l'espérance de vie moyenne était de 500.000 heures, elle est aujourd'hui de 700 000 heures, et pourrait être, d'ici à 2050, de 800 000 heures compte tenu des progrès de la médecine et des modes de vie dans les pays les plus développés. On le comprend, cet allongement du temps disponible, outre le temps consacré à nos besoins de base : dormir, se restaurer, travailler..., constitue une véritable aubaine pour ces « maitres du temps », les géants du numérique, perpétuellement à la recherche de nouveaux gisements de valeur, en l'occurrence, ces temps supplémentaires dont nous disposons.

Etat d'insomnie

Dans son essai « 24/7. Le capitalisme à l'assaut du sommeil », Jonathan Carry s'élève contre l'ère de l'ouverture permanente qui fait que nous sommes les consommateurs et les travailleurs actifs de toutes les heures qui composent une journée.

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Les maîtres du big data auraient provoqué un « état d'insomnie mondialisé » nous incitant, grâce à leurs technologies, à nous tenir hyperconnectés et éveillés à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, au point de vivre en flux continu. Cet état de veille permanent et d'addiction aux réseaux sociaux nous enserrerait dans une sorte de prison oppressante sous couvert de nous fournir des moyens infinis de communication et de libertés. Il y a quelques mois, l'artiste britannique Gary Turk utilisa les armes de son ennemi désigné (les réseaux sociaux) en mettant en ligne sur YouTube une courte vidéo intitulée « Levez les yeux ! » (sous-entendu, « ...de votre écran »), Look up, pour dénoncer le temps perdu passé sur ces réseaux, et en même temps la vacuité de ces « amitiés » Facebook.

Dépendance aux réseaux sociaux

En plus de nous faire gaspiller notre temps, les réseaux sociaux nous conduiraient librement à une forme de servitude volontaire engendré par un état de dépendance. De nombreuses études scientifiques ont montré que la présence permanente de nos outils numériques provoque des troubles sérieux, surtout chez les plus jeunes personnes. Aux États-Unis, l'académie de pédiatrie souligne que la propension à l'empathie, et plus généralement le sentiment de bien-être, se trouve menacée par une « vie numérique » envahissante et que la consultation incessante de ces machines est devenue une source de stress élevée.

Certes, certains constructeurs ont introduit des fonctions pour aider les utilisateurs à mesurer et limiter l'usage de leur téléphone mais cela ne suffit évidemment à refréner ce besoin irrépressible de consulter en permanence ces réseaux sociaux qui distillent leurs « likes » comme autant de récompenses et de preuves de sa propre existence. Tout récemment, l'audition au Congrès des États-Unis de Frances Haugen, l'ancienne employée de Facebook, ont mis en lumière le rôle d'Instagram dans le mal-être des adolescents, et plus particulièrement de jeunes femmes instables ou fragiles, littéralement aspirées par ces nouveaux médias qui renvoient à un idéal corporel inatteignable à coup d'images retouchées qui mettent en valeur des personnes en tout point « fabuleuses ».

Maitriser son temps, valeur suprême

Cela semble une évidence : nous vivons dans une société du temps long et, proportionnellement, du travail court.

Face à ces temps non contraints qui, au cours du dernier siècle, se sont multipliés et ont bouleversé un grand nombre d'équilibres sociaux, la question du temps disponible et de sa maîtrise est et deviendra un enjeu majeur de société, ne serait-ce que pour savoir si ces temps supplémentaires dont nous disposerons seront des temps de libération et de liberté ou des temps propices au repli sur soi en nous enfermant toujours plus dans nos bulles digitales nourries aux algorithmes.

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Bref, ce temps futur dont nous disposeront sera-t-il un temps libérateur ou un temps oppresseur ? Permettra-t-il le contact humain, l'altruisme ou renforcera-t-il, au contraire, les caractéristiques d'une société composée de solitaires renfermés ? ... Bref, à quand une nouvelle panne de Facebook ?

Philippe Boyer

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