Expliquer l'humain aux robots

HOMO NUMERICUS. Les projets de robots humanoïdes, dotés d'une intelligence proche de celle des humains, peuplent notre imaginaire. Auteurs comme scientifiques s'emploient à donner vie à ces machines qui pourraient, peut-être un jour, faire aussi bien, voire remplacer l'humain. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
Philippe Boyer

7 mn

(Crédits : ThisisEngineering RAEng / via Unsplash)

Au Japon, il n'est pas rare que le statut de personne puisse être attribué à des animaux ou à des objets inanimés sans pour autant que ceux-ci ne soient confondus avec des êtres humains. Là réside peut-être la raison pour laquelle l'écrivain japonais Kazuo Ishiguro vient de publier un conte d'anticipation mettant en scène des robots dotés d'une intelligence artificielle ayant la faculté de croire, d'espérer et de se lier aux humains.

C'est ainsi que, dans son dernier roman, « Klara et le soleil »[1], le prix Nobel de littérature met en scène le récit d'une amitié entre une « AA » - entendez une « amie artificielle », un robot ultraperformant créé pour tenir compagnie aux enfants et aux adolescents - et un humain. Entre cette machine humanoïde (le narrateur n'est autre que ce robot et, à ce titre, s'exprime à la première personne) et son propriétaire (Josie, une adolescente, atteinte d'une maladie incurable) se dessine au fil des pages une profonde amitié. Loin de se contenter de recycler un énième scénario à la "Black Mirror", cette série qui met en scène une technologie dystopique, Ishiguro élève le débat en mettant sur la table des questions au cœur des évolutions technologiques de notre siècle: la robotique remplacera-t-elle les humains dans les tâches pour lesquelles l'intelligence artificielle dépasse déjà nos capacités cognitives ? Les machines pourront-elles un jour penser, exprimer des sentiments, voire aimer? À moins que l'unique sujet de ce roman porte sur le fait d'expliquer l'humain aux robots, c'est-à-dire d'inventer les moyens de leur faire intégrer nos fragilités, nos erreurs, nos normes et de leur apprendre les rudiments de notre sensibilité.

Robots sociaux affectifs

Sous la plume du romancier japonais, Klara fait partie de ces robots humanoïdes que bon nombre d'auteurs de science-fiction ou de prophètes de l'innovation ont imaginé comme se substituant aux humains. Fin août, le fantasque patron de Space X et de Tesla, Elon Musk, a une fois de plus fait le buzz en déclarant que son prochain projet serait celui de concevoir un robot bipède, le « Tesla Bot »[2], en tant qu'assistant du quotidien et capable d'effectuer des tâches répétitives telles que faire des courses, porter des objets d'une vingtaine de kilos... et le tout en évoluant à une vitesse de 8 kilomètres/heure si bien, a plaisanté Elon Musk, qu'il sera possible de lui "échapper en courant plus vite que lui"... avant de se raviser en précisant que ce robot humanoïde serait "amical" et « conscient de faire partie du monde humain ». À croire que l'imagination d'Elon Musk est au moins aussi bouillonnante que celle de Kazuo Ishiguro !

Machines émotionnelles

Depuis l'avènement de l'intelligence artificielle, la vieille idée de fabriquer des robots affectifs s'est concrétisée au fil des dernières décennies jusqu'à devenir une branche à part entière de la robotique avec l'informatique émotionnelle (Affective Computing [3], en anglais). Cette matière s'essaie à inculquer aux intelligences artificielles les nuances du fonctionnement humain et, plus précisément, de « reconnaître et d'exprimer des émotions utilisant des algorithmes d'apprentissage »[4]. L'objectif de ce domaine de recherche interdisciplinaire mêlant informatique, psychologie et sciences cognitives est de créer des robots capables d'interagir avec des humains puisque tout ce qui fait notre existence charnelle (avoir faim, froid...) et psychique (rêver, espérer, désirer...) leur demeure étranger. Le simple fait de se tromper, caractéristique éminemment humaine, reste une fonctionnalité inconnue pour une intelligence artificielle, sauf à ce qu'elle ait été programmée comme telle.

Robots humanoïdes émotionnels

Au cours des dernières années, de nombreux projets de robots humanoïdes émotionnels ont été dévoilés et commercialisés. Qu'il s'agisse d'« Atlas »[5], développé par Boston Dynamics, de Pepper[6], de Wakamaru (robot social), de Cozmo (robot jouet interactif) ou encore de Nao (robot humanoïde lancé en 2004 par Aldebaran Robotics), les projets de ces robots anthropomorphes se sont tous développés avec pour ambition de tendre vers plus d'agilité, d'autonomie, voire de complicité avec les humains. Sur ce dernier point, le déploiement de ces robots sociaux affectifs dans le domaine de la santé et du bien-être présente un réel potentiel thérapeutique, comme en témoigne la présence de ces machines dans certaines maisons de retraite aux côtés de personnes dépendantes. Pour autant, il y a encore un monde technologique à conquérir pour parvenir à ce rêve de pouvoir fabriquer des robots émotionnels capables de percevoir, de raisonner et d'agir sur le monde extérieur en simulant des émotions.

Vallée de l'étrange

Quand bien même ce croisement entre biologie et robotique pourrait un jour se concrétiser en « donnant naissance » à l'un de ces robots émotionnels « parfait », il n'est pas exclu que ces machines soient rejetées par nous autres les humains. On doit au roboticien japonais, Masahiro Mori, d'avoir développé dans les années 1970 l'expression de la "vallée de l'étrange" pour exprimer le fait que notre empathie à l'égard d'une machine est limitée, en particulier lorsqu'un robot paraît trop réaliste au point de provoquer crainte et répulsion. On plonge alors dans ce que certains nomment la Singularité : cette étape à partir de laquelle notre perception des machines est brouillée jusqu'à faire voler en éclats nos conceptions entre ce qu'est un humain et ce que doit être une machine.

En décidant de faire d'un robot émotionnel son personnage principal, Kazuo Ishiguro atteint son but en posant ces quelques questions vertigineuses : sera-t-il un jour possible d'expliquer l'humain aux robots ? La présence d'un robot pourra-t-elle un jour remplacer celle d'un humain ? C'est le robot Klara qui y répond :

« Alors permettez-moi de vous demander autre chose. De vous poser cette question. Croyez-vous au cœur humain ? Je ne me réfère pas simplement à l'organe, bien sûr. Je parle dans le sens poétique. Le cœur humain. Pensez-vous qu'une telle chose existe ? Cette chose qui rend chacun de nous spécial et unique ? Et à supposer que ce soit le cas. Ne croyez-vous pas que, pour apprendre Josie comme il faut, vous devrez étudier non seulement ses traits particuliers, mais ce qui est enfoui en elle ? Ne devrez-vous pas apprendre son cœur ? »

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NOTES

1 Klara et le Soleil, par Kazuo Ishiguro (trad. A. Rabinovitch), Gallimard (2021)

2 Tesla prévoit de lancer un prototype de robot humanoïde l'an prochain

3 Affective Computing: Advancing human wellbeing by developing new ways to communicate, understand, and respond to emotion (Massachusetts Institute of Technology, MIT)

4 Les robots émotionnels, par Laurence Devillers, Éd. de L'Observatoire (2020)

5 The humanoid robots of Boston Dynamics demonstrate their whole-body athletics

6 Fin de carrière pour le robot Pepper, qui n'a jamais totalement convaincu

Philippe Boyer

7 mn

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Commentaires 3
à écrit le 06/10/2021 à 19:35
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Technologiquement on est encore très loin de l’humanoïde et de l'outil idéal qu'il pourrait en effet incarner et encore plus loin d'une IA sans parler du fait que seuls des investisseurs éclairés pourraient réussir ce projet mais comme plus on possèd...

à écrit le 06/10/2021 à 18:30
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Remplacer l'humain ... voilà bien le fond du problème. D'où le plus grand projet de reingenierie sociale de l'histoire humaine mis en œuvre depuis deux ans, après des décennies d'études. Il fallait un prétexte : notre bien sanitaire à tous contre u...

à écrit le 06/10/2021 à 17:46
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Plus on y réfléchit, plus on se demande ce que nous apporte la technologie! Pas le bonheur!

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