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OpinionsHomo Numericus

Les réseaux sociaux au cœur de la guerre

Photo de Philippe Boyer

Philippe Boyer

Publié le 29 mars 2022 à 04:45

Parlement ukrainien, Paris bombardée, effets spéciaux,

Image tirée d'une vidéo à effets spéciaux publiée par le Parlement ukrainien sur le réseau social Tweeter pour stimuler la prise de conscience par l'opinion publique occidentale de la situation en Ukraine à la suite de l'invasion russe.

Reuters

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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HOMO NUMERICUS. Telegram, Facebook, Twitter, YouTube... les réseaux sociaux sont au cœur du conflit ukrainien. Ils se sont imposés comme des outils de mobilisation et des amplificateurs de cyberguerre. Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Le conflit russo-ukrainien se déroule aussi sur le front de l'information, ou plutôt sur celui de la désinformation. À ce sujet, deux vidéos publiées sur les réseaux sociaux se sont récemment répandues comme une trainée de poudre. La première mettant en scène Vladimir Poutine qui annonçait la reddition de la Russie et la fin immédiate du conflit en Ukraine[1]. L'autre, celle du président ukrainien Zelensky s'adressant à ses concitoyens pour leur signifier qu'il avait décidé de se rendre aux Russes[2]. Dans l'une et l'autre vidéos, respectivement mises en ligne sur Twitter et YouTube, des images et des sons en apparence véridiques mais qui, en réalité, ne sont que de grossières manipulations.

Guerre informationnelle

Un mois après l'invasion russe de l'Ukraine, ce conflit consacre l'ère de la propagande et de la désinformation notamment portée par les deepfakes, ces manipulations vidéo grandeur nature qui se multiplient en ligne. Contraction de « deep learning » (technique d'intelligence artificielle) et de « fake » (faux), ces hyper-truquages très réalistes se multiplient en ligne (on se souvient de cette vidéo truquée qui montre Paris sous les bombes en guise d'appel à un soutien massif en faveur de l'Ukraine[3]) au point que pour la Première vice-ministre ukrainienne des Affaires étrangères, Emine Djaparova, cette désinformation tous azimuts s'apparente à une « troisième guerre mondiale »[4].

Rien de surprenant dans ce déferlement de fausses informations lorsqu'on se rappelle qu'il y a presque 10 ans, le général Valéri Guérassimov, chef d'état-major russe, avait publié la nouvelle doctrine militaire du Kremlin[5]. Au cœur de ce texte, le fait de miser sur les guerres dites « hybrides » incluant la dimension informationnelle qui combine désinformation, manipulation, action psychologique, déstabilisation, cyber-chaos et cyberguerre, aux cotés d'actions militaires « classiques » allant jusqu'à la menace stratégique nucléaire. Ce qui se joue en Ukraine depuis ces dernières semaines est l'exacte mise en application de ces principes de guerre totale dans laquelle les réseaux sociaux sont utilisés en mode « guerre ».

Les réseaux sociaux, médias en guerre, médias de guerre

Ce conflit en Ukraine consacre d'ailleurs le fait qu'il s'agit sans doute de la première guerre totale des réseaux sociaux. De la guerre en Syrie aux attentats en France en passant par l'attaque du Capitole début 2021, chaque événement violent de ces dernières années avait certes mis les plateformes en ébullition, mais il est probable que l'Histoire retiendra que l'ère de la désinformation massive à des fins d'épuisement de l'ennemi est à dater de ce conflit au cœur de l'Europe. Du président ukrainien utilisant, dès les premiers jours de conflit, la messagerie Telegram[6] pour appeler ses concitoyens à la résistance, ou encore le fait que ce même réseau social avait permis à l'armée ukrainienne de repérer puis d'attaquer des positions russes du fait que des soldats de Moscou avaient répondu à des messages Telegram envoyés par des agents conversationnels (chatbot)[7], ce conflit positionne les réseaux sociaux au cœur de cette guerre informationnelle.

Symbole de ce basculement dans l'ère de la guerre informationnelle, la Maison Blanche a récemment organisé un briefing réservé à une trentaine d'influenceurs TikTok pour les informer sur la situation en Ukraine[8]. Preuve s'il en est que les réseaux sociaux et ses millions de « followers » peuvent passer, sans transition, d'un monde où tout n'est que futilité insouciante à un autre où il s'agit de témoigner et de relayer le plus largement possible, et cela, sans le moindre usage d'aucun filtre.

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Meta, Twitter, Tik Tok, nouveaux acteurs géopolitiques

Cette guerre entre la Russie et l'Ukraine, c'est aussi celle qui se joue avec, pour alliés, les grands réseaux sociaux mondiaux. Meta (ex-Facebook) et Twitter ont opté pour la déconnexion des sites officiels d'information russes tout en autorisant les messages stigmatisant les soldats de ce pays. Ce à quoi Moscou a répliqué en faisant adopter plusieurs mesures dont celle d'un régime de peines d'emprisonnement pour ceux qui répandraient, notamment via le Web, de « fausses informations », ou encore en engageant des poursuites contre ces entreprises technologiques qualifiées d'organisations « extrémistes ».

Quant au réseau chinois TikTok, premier réseau social mondial en nombre d'abonnés actifs, son activité en Russie demeure pour l'instant autorisée bien que fortement limitée du fait qu'il n'est plus possible de mettre en ligne de nouvelles vidéos, ni de diffuser en direct (livestreaming).

Armes de déstabilisation massive

En période de guerre, le temps où il suffisait de mettre la main sur les média classiques (radio, télévision, centres télécoms...) pour s'adjuger la suprématie informationnelle est définitivement révolu. Désormais, tout ou presque se joue sur internet et en particulier via les réseaux sociaux, y compris en ayant recours à tous les subterfuges qu'autorisent les nouvelles technologies: photos truquées, messages violents, vidéos de propagande... les réseaux sociaux transforment tous les conflits.

Parce que tout est immédiat et à portée de clics, les réseaux sociaux « incarnent un nouveau type de champ de bataille dématérialisé sur lequel domine l'image, le visuel, la désintermédiation de l'opinion publique[9]. »

Au 19e siècle, Napoléon avait résumé les choses en précisant qu'un bon croquis valait mieux qu'un long discours. En ce début de 21e siècle, cet adage militaire reste plus que jamais vrai, sauf qu'à présent, c'est la vidéo qui a pris le pas sur les croquis. Utilisés dans le but d'amoindrir et de défaire l'ennemi, les réseaux sociaux se sont imposés comme amplificateur de cyberguerre. Sur le champ de bataille virtuel sur lequel tous les coups sont permis, smartphones, ordinateurs et connexion internet sont désormais des armes au service de la déstabilisation massive.

___

NOTES & LIENS

1. Serhii Sternenko sur Twitter : "Президент РФ обьявил о капитуляции россии. Русский солдат, бросай оружие и иди домой, пока жив! https://t.co/5wWC3UlpYr" / Twitter

2. Piratée, une chaîne d'information ukrainienne diffuse malgré elle un "deepfake" (une vidéo truquée) de Zelensky (via BFMTV) https://youtu.be/9eiBQtL1cV8

3. Tweet du Parlement ukrainien s'appuyant sur une vidéo truffée d'effets spéciaux qui montre, comme filmé au téléphone portable, un bombardement du Paris d'aujourd'hui : "Est-ce que la célèbre Tour Eiffel à #Paris ou la Porte de Brandebourg à #Berlin resteraient debout sous les bombardements sans fin des troupes russes ? Pensez-vous que cela ne vous concerne pas ? Aujourd'hui, c'est l'#Ukraine, demain ce sera toute l'#Europe. https://t.co/vi6z5UWV8q" / Twitter

4. https://www.nicematin.com/conflits/la-desinformation-sapparente-a-une-3eme-guerre-mondiale-selon-une-ministre-ukrainienne-755994

5. https://nemrod-ecds.com/?p=3537

6. Telegram found itself at the heart of the Ukraine war. How do you use it and is it safe? | Euronews

7. Ukraine Says It Hit Russian Vehicles in Kyiv Thanks to a Telegram Tip (businessinsider.com)

8. https://www.prnewsonline.com/white-house-tiktok-briefing-do-over

À lire également

  • La carte et le territoire
  • Guerres d'aujourd'hui et de demain
  • Les réseaux sociaux pistent les 5 sens: Clubhouse dit ouïe
  • Les réseaux de la colère

9. In « Les réseaux sociaux transforment-ils la guerre ? » de Laura Sibony publié dans le N° 784 de la revue « Défense Nationale » en 2015, cf pages 49 à 52

Philippe Boyer

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