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Coronavirus, la nouvelle géopolitique de l’incertain

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 11 mai 2020 à 06:00 - Mis à jour le 11 mai 2020 à 06:13

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

La Tribune

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Rupture(s). « Nous savons qu’il y a des choses que nous ne savons pas, des “inconnus connus”. Mais, il y a aussi des “inconnus inconnus” – des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas. » Cette phrase qui semble prendre tout son sens à l’ère de la pandémie du Coronavirus a été prononcée par un certain… Donald Rumsfeld, la veille de l’offensive américaine de 2003 en Irak. Si l’histoire a donné tort à l’ancien secrétaire à la Défense sur les armes de destruction massives, son analyse de la domination à venir de l’inconnu était prémonitoire, ouvrant la voie à une « nouvelle...

... e de l’incertain ».

Depuis l'avènement du nouveau siècle et l'irrésistible accélération technologique qui a balayé bon nombre de certitudes et de schémas établis - notamment dans le monde du travail-, l'on assiste à une surenchère croissante des analyses relatives à l'imprévisibilité de l'avenir, et donc à la nécessité de s'en prémunir. Cette tendance a créé un ensemble de nouveaux métiers regroupés sous la bannière de l'« agilité stratégique ». Au nom de l'agilité et de l'adaptation, les États comme les institutions privées ont renforcé les moyens d'analyse de leurs environnements, fait monter en puissance les directions de la stratégie et multiplié les instruments de captation des fameux « signaux faibles » qui seraient en mesure de prédire les « cygnes noirs » théorisés par l'essayiste américain Nassim Nicholas Taleb. En bref, pour réduire l'incertitude et appuyer les mécanismes d'aide à la prise de décision, les organisations au sens large ont amélioré leurs capacité d'écoute, d'analyse, et de prospective. Si cette dynamique peut sembler salutaire, elle a néanmoins été nettement insuffisante face à la crise du Coronavirus...

Pourquoi ne pas avoir conçu un bouclier anti-Covid meilleur que le confinement ?

En effet, pourquoi des États et des organisations dotés d'autant de moyens technologiques, capitalistiques et intellectuels n'ont pas réussi à prévoir un bouclier anti-Covid plus efficace et surtout moins destructeur de l'économie que le confinement ? Comment peut-on expliquer que des organisations auxquelles l'on prête souvent des pouvoirs surdimensionnés, en vrac : les GAFAM, la CIA, le Mossad, les Francs-Maçons, le Forum de Davos, le groupe de Bilderberg et j'en passe..., n'aient pas élaboré une méthode moins brutale que d'emmurer la moitié de la planète chez elle ? Cet échec des « stratèges » était-il inévitable ? Les dépositaires traditionnels de l'intellect, les « Usual suspects » de la pensée ont-ils failli ? Probablement.

Les « Usual suspects » de la pensée ont-ils failli ? Probablement.

En effet, raisonnablement, peut-on classer la pandémie dans la catégorie des « inconnus inconnus » évoqués par Donald Rumsfeld, c'est-à-dire « des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas » ? Pas un seul instant. Depuis plusieurs décennies, les États et notamment leurs appareils sanitaires et sécuritaires se préparent à une épidémie mondiale, voire à une guerre bactériologique, noircissant des centaines de pages de rapports. Sauf que cette éventualité a toujours été placée au rang de possibilité dont la survenance serait tellement faible que les dispositifs de riposte n'ont jamais été matérialisés. Une éventualité tellement faible que des pays qui avaient érigé le principe de précaution au rang de doctrine indiscutable en ce domaine l'on carrément abandonné au cours du chemin au nom de l'"optimisation" budgétaire. C'est le cas de la France en 2011, qui a affaibli ses stocks stratégiques de masques suite à ce que certains interprétèrent comme une « sur-réaction » de la ministre de la Santé de l'époque, Roselyne Bachelot, après l'apparition du virus H1N1. Le reste de l'histoire est connu : un rapport assassin de la Cour des comptes est venu sceller le dernier clou du cercueil des stocks stratégiques régaliens de l'Hexagone...

Un « Effet Jack Ma » à l'œuvre ?

Dans ce contexte, est-ce que l'un des effets de la crise du Coronavirus signifie que nous allons assister à court terme au grand retour de la stratégie dans la formulation des politiques publiques et au sein des entreprises ? Rien n'est moins sûr, dans une première phase tout du moins. L'on devrait voir en premier un « Effet Jack Ma », du nom du célèbre milliardaire chinois, fondateur de la plateforme Alibaba et évangélisateur en chef de la politique de Pékin pour contrer le virus. Ma préconisait cette semaine d'« oublier pour l'instant les rêves et le long terme, et de se concentrer sur une seule chose en 2020 : survivre ». Jack Ma a une longue expérience dans la gestion des virus, puisqu'il a réussi à surmonter l'épidémie de SRAS en 2003, comme le raconte de manière détaillée l'un de ses anciens vice-présidents dans une interview accordée à Business Insider. L'homme d'affaires chinois avait alors appliqué une méthode que d'aucuns pourraient estimer brutale, résumée dans la formule suivante : « Acceptez votre nouvelle réalité, ne retardez pas les décisions difficiles, et gardez votre équipe unie et protégée ». En clair, en bon capitaine de vaisseau, Jack Ma estime qu'il est nécessaire de focaliser toute son énergie et attention sur le maintien du bateau à flot, et de temporairement oublier le cap, au nom de la survie de la majorité de l'équipage.

L'inconnue du maillon essentiel de l'économie de marché : le consommateur

Or c'est précisément là que le bât blesse dans cette séquence de géopolitique de l'incertain qui s'ouvre. Comment accepter notre « nouvelle réalité » sans en connaître les déterminants ? Comment prendre rapidement des décisions difficiles sans connaître leur impact ? Comment garder une équipe unie et protégée lorsque la peur de l'avenir vous prend au ventre ? A l'échelle d'une entreprise, ce triptyque semble en partie applicable, pour peu qu'une équipe de direction soit très fortement impliquée et que le métier de l'entreprise permette la reprise. Mais au niveau d'une nation, voire d'un continent ? Sera-t-il possible de se cantonner à la gestion tactique sans voir les immenses défis à relever que le Coronavirus a mis en lumière ? Et quid du retour potentiel du "syndrome Lyssenko", tellement infectieux et séduisant dans les technostructures administratives ?

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La première inconnue résidera naturellement dans le redémarrage des économies. A ce stade, personne ne peut prédire comment réagira le maillon essentiel d'une économie de marché : le consommateur. Reprendra-t-il le chemin des commerces ? Changera-t-il de voiture ? S'endettera-t-il pour acquérir une maison ? Nul ne le sait, même si beaucoup veulent y croire...

Le risque d'un monde hémiplégique ?

Enfin, le contexte géopolitique actuel est porteur de tellement d'incertitudes qu'il est aujourd'hui risqué de se hasarder à asséner des conclusions qui seront nécessairement parcellaires. Si certains veulent croire à une évolution fondamentale des relations internationales, voire à une renaissance d'une forme de multilatéralisme plus efficace et plus inclusif, d'autres au contraire estiment que la pandémie va accélérer notre entrée dans l'« ère des crises ». S'ouvrirait ainsi une période du « tous contre tous », où les alliances sont nécessairement conjoncturelles et où les situations de tension prédominent. Les optimistes comme les pessimistes ont tous deux des arguments à faire valoir pour étayer leurs analyses, et peut-être même que d'une certaine manière, les deux communautés auront raison. Toutefois, s'il est une chose qui est certaine, c'est que nous devrons, d'une manière ou d'une autre, trouver le moyen de raccourcir la distance entre la pensée et l'action. En somme, au réveil du coma mondial engendré par le coronavirus et l'entrée dans ce « nouvel âge de l'incertitude », nous devrons actionner de concert « La tête et les jambes », au risque de demeurer hémiplégiques à tout jamais...

Abdelmalek Alaoui

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