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Anticipation et ambition : pourquoi le nord et le sud ne pourront plus y échapper

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 13 avril 2020 à 07:30 - Mis à jour le 19 mai 2020 à 13:54

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Guepard/LTA

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CHRONIQUE. Systémique, massive, globalisée, la crise du Coronavirus n’est pas que sanitaire, économique, sociale ou culturelle. Elle est également le révélateur du fossé qui existe depuis plus de soixante ans entre le volontarisme de discours et la triste réalité clinique de la relation entre le nord et le sud. Crise de l’« avoir » comme l’a affirmé dans un raccourci saisissant l’ancien directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, la pandémie a mis à jour les effets dévastateurs des politiques court-termistes dans les relations entre quelques nations parmi les plus riches au monde, et...

... les qui peinent encore à accéder au développement. Pour en sortir, l’anticipation et l’ambition devront inévitablement guider nos pas.

A l'instar de la théorie de l'essayiste Nassim Nicholas Taleb qui affirmait dans son ouvrage « Antifragile » que le vent pouvait éteindre une flamme comme la raviver, le "tsunami" Coronavirus a le potentiel de nous mener vers le chaos collectif comme vers un monde plus durable, plus équitable et donc plus stable. A tous les niveaux, des situations qui apparaissaient encore hier comme normales sont devenues insupportables. Devenues priorité dans l'agenda mondial, les questions de l'urgence climatique et des inégalités seront au cœur des débats qui animeront la sortie de la pandémie. Elles seront d'autant plus essentielles qu'elles dessinent une ligne de fracture devenu le fossé de tous les dangers et le terreau de toutes les violences à venir.

Le fossé de tous les dangers, le terreau de toutes les violences

Au sud, un paradoxe devra certes être résolu à court terme : comment faire face à l'augmentation des températures qui raréfient cette ressource essentielle qu'est l'eau, tout en contenant la baisse du prix des matières premières, principale source de financement de nombreux pays africains ? Certains appellent déjà à une annulation pure et simple de la dette publique africaine, à l'instar du président sénégalais Macky Sall, lequel, dans une tribune récente, souhaitait voir émerger un « nouvel ordre mondial » post-coronavirus, avec pour corollaire une « page blanche » en matière d'endettement pour les plus pauvres. Si cette idée peut constituer un point de départ pour réduire la tension sur des budgets nationaux qui sortiront vraisemblablement exsangues de la pandémie, elle reste toutefois insuffisante. En effet, l'annulation de la dette africaine ne répond qu'à l'urgence, et non à l'autre exigence indispensable qui doit guider la réflexion des dirigeants du nord comme du sud : la patience.

« L'argent ne se mange pas »

Bien entendu, concilier urgence et patience peut paraître à première vue antinomique. Mais comment apporter des réponses pragmatiques et urgentes à une solution de crise sans penser aux temps plus longs, et aux nouveaux équilibres qui surgiront inévitablement au sortir de la crise du Corona ? Comment ne pas dès maintenant réfléchir aux principes directeurs qui régiront les relations économiques, commerciales et humaines entre le nord et le sud, afin de sortir de cette situation inacceptable ou un cinquième de l'humanité s'accapare quatre cinquièmes de la richesse mondiale? Dans le cas d'espèce, les réponses monétaires massives, telles qu'utilisées lors de la crise financière de 2008, seront, de l'avis général, nécessaires mais très nettement insuffisantes. En effet, il convient ici de se rappeler à chaque instant la formule du biologiste Albert Jacquard : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l'argent ne se mange pas. »

Substituer le co-développement aux colocalisations

Ainsi, dans un monde post-coronavirus où les équilibres anciens seront bouleversés, une double problématique doit être au cœur de ce qui guide le futur paradigme des relations nord-sud, et plus particulièrement l'articulation entre l'Europe et l'Afrique. Comment, d'un côté, optimiser la rareté programmée des ressources au sud - notamment l'eau - et comment, de l'autre, mieux partager l'abondance - notamment technologique, éducationnelle et capitalistique - au nord ?

Dans ce contexte, la notion de co-développement doit venir se substituer à celle de colocalisation, qui a connu son heure de gloire en 2012-2013, mais qui a vite sombré dans l'oubli, tant il lui manquait une réalité économique tangible qui aurait aligné les intérêts du Vieux continent et du berceau de l'humanité. Portée par l'impétueux Arnaud Montebourg qui en avait fait son cheval de bataille lorsqu'il officiait à la tête du ministère du Redressement productif français, les colocalisations n'anticipaient pas suffisamment sur les ruptures à venir, et manquaient clairement d'ambition. Le co-développement, quant à lui, peut permettre le raccourcissement des horizons temporels en combinant les lignes de force du nord et du sud. En clair, pour permettre l'émergence d'une dorsale de prospérité euro-africaine, il nous faut sortir des schémas qui ont emprisonné notre pensée commune depuis trop longtemps, et s'inscrire dans une trajectoire mutuellement créatrice de valeur. Ce ne sera pas, loin de là, tâche aisée, si l'urgence continue de dicter les actions des protagonistes.

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Aligner les intérêts du nord et du sud

A ce titre, les débats qui ont prévalu jusqu'alors ont souvent été trop centrés sur des antagonismes entre le nord et le sud, et ne se sont pas suffisamment focalisés sur les complémentarités. Si l'on y ajoute la montée des nationalismes au cours des cinq dernières années, combinée aux efforts médiocres de diversification des tissus productifs africains, l'on obtient la situation de déséquilibre structurelle dans laquelle nous sommes encore aujourd'hui.

Or, s 'il est une leçon à retenir de cette crise, dans tous les domaines, nous avons à apprendre les uns des autres. Le secteur privé européen a construit des outils industriels et des technologies qui ont prouvé leur efficacité dans la gestion des ressources essentielles, incluant l'eau, l'énergie, ou encore les déchets. L'Afrique, quant à elle, montre chaque jour son agilité et la formidable capacité d'innovation de son tissu de talents, deux qualités appelées à se développer avec le dividende démographique du continent.

Si l'anticipation n'était pas placée au cœur de l'action commune du nord et du sud, l'on se rendrait rapidement compte que la situation actuelle, si elle venait à perdurer, entraînerait un exode massif des Africains vers la rive sud de l'Europe, du fait de l'augmentation des températures et de la faible employabilité des jeunes. Que resterait-il alors à l'Europe comme moyens de défense ? Ériger des barricades supplémentaires ? Accroitre le volume de son aide ? Ce sont là des outils des temps anciens, qui ne pourront s'accommoder de la nouvelle donne post-Coronavirus.

Pourquoi l'échec nous est interdit

Accroitre la capacité d'anticipation est donc un préalable indispensable à la nouvelle réalité que devront inventer les gouvernants du nord et du sud. Pour cela, il est nécessaire qu'intellectuels et penseurs des deux rives de la Méditerranée puissent renouer les fils du dialogue dans un espace non asymétrique et dépourvu de lignes rouges. Des sujets aussi fondamentaux que les positions de rentes au sud de certaines multinationales du nord dans des secteurs aussi stratégiques que les industries extractives, le médicament, ou encore la défense et la technologie doivent être examinées ensemble avec lucidité et bienveillance. Ceci suppose que soit ajoutée à l'anticipation un autre objectif essentiel : l'ambition. Sans une nouvelle ambition qui placerait le co-développement comme objectif essentiel, toute stratégie de rééquilibrage est vouée à l'échec. Or, au risque de déclencher une « guerre civile mondiale », l'échec nous est tout simplement interdit....

Abdelmalek Alaoui

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