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Cette année, le Père Noël s'habille en jaune !

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 13 décembre 2018 à 06:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:11

"gilets jaunes": la crise ouvre la boite a fantasmes politiques

"gilets jaunes": la crise ouvre la boite a fantasmes politiques

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ÉDITO. En mettant sur la table une bonne dizaine de milliards d'euros pour répondre aux revendications sur le pouvoir d'achat, Emmanuel Macron semble avoir réussi à faire bouger l'opinion qui apportait jusqu'ici un soutien sans faille au mouvement des « gilets jaunes », malgré les violences qui ont accompagné les manifestations depuis le 17 novembre. Après le flux, le reflux ? Par Philippe Mabille, directeur de la Rédaction.

Selon les sondages qui ont suivi l'adresse présidentielle lundi, de premières divisions apparaissent sur l'opportunité d'une trêve, voire d'un arrêt des blocages. Certes, ce n'est pas encore la fin de la crise, mais le dialogue a été rétabli entre le pouvoir et ceux qui s'appellent eux-mêmes les « gilets jaunes libres », comme pour se différencier de ceux qui restent déterminés à manifester lors d'un Acte V ce samedi 15 décembre à Paris et dans plusieurs grandes villes.

Les dangers de la politique du « casser plus pour gagner plus »

Si cet appel est entendu, comme l'a relayé par exemple Jean-Luc Mélenchon, le danger est très grand de voir à nouveau se mêler aux « gilets jaunes » des casseurs et des groupes ultras de droite et de gauche, au risque de détruire l'image d'un mouvement qui se dit « pacifique ». Certes, beaucoup de gilets jaunes pensent sans doute qu'Emmanuel Macron n'aurait pas cédé autant sans les images d'émeutes urbaines qui ont fait le tour du monde. Ce mouvement inédit a obtenu plus en un mois que tous les syndicats réunis en trente ans.

Mais en déduire que cela justifie de pratiquer la politique du « casser plus pour gagner plus » est dangereux pour la paix civile et la croissance de l'économie. Cinq morts, 1. 800 blessés dont la moitié du côté des policiers et gendarmes, 1 milliard d'euros de pertes dans le commerce, 0,1, voire 0,2, point de PIB perdus au quatrième trimestre : on en arrive au moment où tout ce qui a été « gagné » par les manifestants risque d'être perdu par ceux qui vont se retrouver au chômage.

Des primes qui relancent le débat sur le partage des profits

Et ce, d'autant plus que les cadeaux de Noël d'Emmanuel Macron sont significatifs : avec la hausse de 100 euros et même un peu plus avec l'indexation, des revenus au niveau du Smic, c'est un « treizième mois » que toucheront dès l'an prochain les salariés concernés grâce à l'accélération du versement de la prime d'activité. Bien sûr, c'est une usine à gaz et un casse-tête administratif (de plus) à gérer entre l'État et les caisses d'allocations familiales, mais Bercy a bien réussi à faire la retenue à la source en un an, grâce au numéro d'identification unique... Avec un peu d'imagination, la promesse de Macron peut-être tenue...

Deuxième mesure phare, avec le retour des heures sup défiscalisées et « désocialisées », le chef de l'État reprend à son compte le fameux « travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy, qui le lui aurait soufflé lors d'une récente rencontre... Avec l'annulation de la CSG pour les retraités en dessous de 2.000 euros par mois, Emmanuel Macron veut corriger le sentiment d'injustice ressenti par nombre de retraités modestes. Pas sûr que le pari soit gagné, car ce sont surtout les retraités pauvres qui souffrent de la désindexation de leurs pensions...

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Et enfin, en permettant aux entreprises de verser des primes de fin d'année sans impôts ni charges, le président de la République relance le débat sur le partage des profits. À voir le nombre de grandes entreprises qui se sont engouffrées dans cet effet d'aubaine, il est clair que ce dispositif, déjà appliqué en 2008 sous Nicolas Sarkozy, répond à une forte attente de redistribution des fruits de la croissance. Mais pas forcément de hausse des salaires.

Vers la sortie de l'austérité

Au final, à partir d'une « colère juste » sur le prix des carburants, dont la hausse des taxes est annulée pour un an, la France va entamer 2019 avec un choc de demande inattendu mais pas forcément inutile pour soutenir une croissance qui ralentit. D'un point de vue keynésien, la crise des "gilets jaunes" est un mini-plan de relance de la consommation. Coûteux, certes, pour les finances publiques, mais Berlin et Bruxelles semblent fermer les yeux, tandis qui l'Italie de Salvini réclame le même traitement que la France... Mais qui pourrait bien se révéler une chance pour l'économie française si une récession se pointait à l'horizon.

En fait, les "gilets jaunes" français semblent annonciateurs d'une Europe obligée de sortir de l'austérité pour se sauver de la colère des peuples. On commence même à voir des "gilets jaunes" allemands, et les Belges qui manifestent ne sont pas moins violents que les Français (comme on l'a lu dans Astérix chez les Belges).

« Faire de cette colère une chance »

Ce ne sera cependant une chance que si Emmanuel Macron profite de cette opportunité pour relancer le processus des réformes, en s'attachant à financer ces dépenses nouvelles par de vraies économies dans le train de vie de l'État et pas comme d'habitude sur le dos des générations futures. C'est tout le problème de cette France des rond-points : sa colère est sans doute légitime, dans un pays record du monde des prélèvements obligatoires, mais elle tourne en rond, comme disait Denis Kessler.

Le chef de l'État, qui a lui-même intitulé son discours lundi « Faire de cette colère une chance » a réaffirmé son intention de réformer l'assurance-chômage et les retraites. En a-t-il vraiment les moyens, obligé qu'il est de "cohabiter" désormais avec les "gilets jaunes" qui, même s'ils rentrent chez eux, ont inventé une nouvelle forme très efficace de lutte citoyenne. Emmanuel Macron a trouvé une réponse à court terme, et essaie de sauver ce qui semble pour lui l'essentiel, les réformes déjà lancées. Il a résisté à ceux qui lui conseillaient de rétablir l'ISF et assure que rien de ce qui a été fait depuis 2017 ne sera « détricoté ». Mais le simple fait que deux tiers des Français demandent le rétablissement de l'ISF rend cette réforme instable et sans effets sur la confiance des plus riches qui soit vont rester à l'étranger pour ceux qui sont partis, soit vont hésiter à investir dans l'économie française de peur qu'on le rétablisse à la prochaine élection nationale...

Le président ne pourra pas éluder la question de la justice fiscale

Ainsi, si Emmanuel Macron peut espérer se donner un peu de temps en décrétant l'urgence économique et sociale et en satisfaisant les attentes d'augmentation du pouvoir d'achat, il n'a fait que la moitié du chemin. Il est loin d'avoir brisé l'image donnée d'un président vertical, loin du peuple et sans réelle empathie pour les derniers de cordée. C'est peut-être injuste, quand on regarde d'autres aspects de sa politique, sur l'éducation notamment, mais c'est aussi en grande partie de la faute de ses erreurs de communication répétées ("le pognon de dingue", "qu'ils viennent me chercher", "traverser la rue"). Le président de la République ne pourra pas éluder la question de la justice fiscale, de la baisse de l'impôt sur le revenu des classes moyennes et de la lutte contre l'évasion des multinationales.

Emmanuel Macron ne pourra pas non plus oublier la dimension politique de cette crise. Il en a conscience : "Nous ne reprendrons pas le cours normal de nos vies, comme trop souvent par le passé dans des crises semblables, sans que rien n'ait été vraiment compris et sans que rien n'ait changé". Mais c'est aussi à une complète réinvention de la façon de gouverner, de prendre des décisions politiques et des modes de représentativité que l'invitent les « gilets jaunes » en réclamant le référendum d'initiative populaire. En 2017, Emmanuel Macron avait intitulé son livre-programme "Révolution". Il ne croyait sans doute pas si bien dire.

En attendant la Grande concertation

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S'il veut éviter de la voir en vrai, le chef de l'État a donc intérêt à tenir aussi la seconde partie des engagements pris lundi : « Je veux que soient posées les questions qui touchent à la représentation ; la possibilité de voir les courants d'opinion mieux entendus dans leur diversité, une loi électorale plus juste, la prise en compte du vote blanc et même que soient admis à participer au débat des citoyens n'appartenant pas à des partis. Je veux que soit posée la question de l'équilibre de notre fiscalité pour qu'elle permette à la fois la justice et l'efficacité du pays. Je veux que soit posée la question de notre quotidien pour faire face aux changements climatiques : se loger, se déplacer, se chauffer. Et les bonnes solutions émergeront aussi du terrain. » De bon augure, mais work in progress.

Si c'est cela le nouveau projet du président Macron, c'est à une révolution de lui-même que la crise des "gilets jaunes" est en train de le conduire. Ou plutôt à un retour aux sources du macronisme, puisque la grande concertation qu'il appelle de ses vœux peut s'apparenter à la Grande Marche de 2017, à une très grosse différence près : cette fois-ci, il semble avoir compris qu'il lui faut s'appuyer sur les maires et les corps intermédiaires (syndicats, patronat)... Car le projet consistant pour lui à se retrouver seul en direct face au peuple n'est pas forcément une bonne façon de gouverner un pays de « Gaulois réfractaires »...

Philippe Mabille

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