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La France de Bayrou à 10h10, le monde à l'heure de Trump

Photo de Philippe Mabille

Philippe Mabille

Publié le 18 janvier 2025 à 07:00

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Reuters

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VOTRE TRIBUNE DE LA SEMAINE. La France s'achète un peu de stabilité politique mais tourne en rond autour des retraites. L'Amérique de Donald Trump fait entrer le monde dans une ère nouvelle.

François Bayrou aurait-il remporté son audacieux pari ? Pour la première fois depuis la dissolution malheureuse de l'Assemblée nationale, une lueur d'espoir est née cette semaine pour redonner un peu de stabilité politique et d'horizon au pays. En enfonçant un coin entre le PS et LFI, le Béarnais a réussi à surmonter le vote de censure réclamé le jour même de son discours de politique générale par le parti de Jean-Luc Mélenchon. En lâchant un peu de lest sur le volet social du budget, les remboursements d'assurance-maladie, les jours de carence des fonctionnaires et surtout en acceptant de remettre en chantier, « sans tabou » mais sans rien promettre non plus, la réforme des retraites, François Bayrou a remis à l'heure l'horloge de l'Assemblée nationale qui indique désormais 10h10 : grâce à un bloc central élargi allant du PS (- 8 voix) à LR. Une majorité relative, certes très circonstancielle et qui ne ressemble en rien à un contrat de coalition à l'allemande, mais de quoi voir venir pour les prochaines semaines voire les prochains mois.

La France va donc enfin pouvoir se doter d'un vrai budget, du moins peut-on l'espérer, d'ici au printemps. Un budget dont la coloration sera un peu plus rose, avec une surtaxation des plus fortunés et des grandes entreprises, peut-être un nouvel impôt sur le patrimoine, sorte d'ISF en gage à la gauche pour faire passer la pilule des 50 milliards d'euros d'ajustement budgétaire nécessaire pour tenir le cap d'un déficit public à 5,4% du PIB contre 6,1%. L'esprit de responsabilité semble l'emporter enfin et c'est heureux car les Français commencent à raison à s'inquiéter de cette instabilité politique qui n'a fait qu'aggraver la situation économique et budgétaire depuis cet automne et de façon symptomatique encore plus depuis la censure du gouvernement Barnier. C'est heureux parce que la prime de risque sur les emprunts de la France à dix ans a plus que doublé depuis la dissolution avec un spread OAT-Bund qui frôle les 90 points de base. Et que cela s'ajoute à un regain de tension sur les marchés obligataires mondiaux en raison de la crainte que la politique protectionniste de Donald Trump ne fasse remonter l'inflation. Avec son programme d'emprunt de 300 milliards d'euros, la France surendettée est doublement exposée à cette tension qui ronge les maigres marges en pesant sur des charges d'intérêt en passe de devenir le premier poste de dépense de l'Etat.

Sur les retraites, François Bayrou n'a pas sonné la retraite, mais a habilement renvoyé le ballon dans le camp des partenaires sociaux. Le Medef ayant signifié qu'il n'accepterait aucune hausse du coût du travail ni baisse du rendement actuel du régime par répartition, c'est en pratique un droit de veto que le patronat revendique contre toute remise en cause du report progressif à 64 ans de l'âge de départ. Le conclave avec les syndicats pourra négocier pendant trois mois plein les portes fermées, mais il ne pourra en aucun cas conduire à un retour de la question de l'âge devant le Parlement. Ce qui a fait dire à LFI et aux Verts que le Parti socialiste s'est fait enfumer et acheter à bon compte... On verra bien lors du congrès du parti à la rose si cette position courageuse pour une fois des dirigeants socialistes est validée par ses militants. Il y va du statut de parti de gouvernement du PS qui se détache enfin de LFI. Reste à savoir ce qu'en penseront les électeurs en cas de nouvelle dissolution.

Avant de discuter des modalités d'une révision de la réforme d'Elisabeth Borne, les partenaires sociaux et l'opinion publique disposeront d'un nouveau diagnostic sur l'état du financement des retraites. A la différence du COR ou même de Bercy, qui ont toujours regardé exclusivement les comptes des retraites du privé, déjà lourdement déficitaires, François Bayrou veut imposer, via la mission flash demandée à la Cour des Comptes, que soit prise en compte la « subvention de fait » de l'Etat aux retraites des fonctionnaires, d'une quarantaine de milliards par an, qui est financée par l'ensemble des contribuables, qu'ils soient salariés du public ou du privé. L'approche est comptablement contestable, car on mélange des torchons et des serviettes, mais sert de révélateur au fait que l'Etat employeur ne paye pas chaque année la part de cotisation qui lui revient, la laissant à la charge du grand Livre de la dette. Ce manque de transparence déjà dénoncé par un ancien membre éminent du Trésor, Jean-Pascal Beaufret, dans plusieurs notes, ne change rien pour le privé, mais peut obliger à regarder en face la réalité du déséquilibre démographique de nos retraites qui ne sont plus soutenables vu la rapidité de la dégradation de nos finances publiques.

Rappelons que la France est de loin le pays européen où l'on prend sa retraite le plus tôt, alors que chez nos voisins, c'est déjà 65 voire 66 ou 67 ans. Rappelons aussi que les fonctionnaires notamment les cadres de la fonction publique bénéficient d'un régime de fonds de pension par capitalisation collective, la Préfon, ce qui a toujours été refusé par idéologie au secteur privé. Il ne s'agit pas de substituer un régime par un autre et de remplacer la répartition par la capitalisation mais seulement de donner les mêmes droits à tous les salariés. Le Medef s'est d'ailleurs empressé de s'engouffrer dans cette brèche, voyant dans la réouverture du dossier du financement des retraites une « opportunité », c'est le mot de Patrick Martin, son président, pour remettre sur la table de la négociation les fonds de pension. On verra bien si le conclave les mettra au menu de ses agapes. Comme l'a dit François Bayrou vendredi, on peut trouver le chemin de la réconciliation autour de la machine à café. 

En attendant la fumée noire ou blanche du conclave sur les retraites qui décidera du sort du gouvernement Bayrou, la France a en tout cas trois mois pour sortir du pot-au-noir, pour parler comme les concurrents de la route du Rhum. Voter un budget et lancer quelques chantiers. Car pendant que la France fait du surplace et voit sa croissance s'anémier (le FMI ne prévoit plus que 0,8% pour cette année, dans une conjoncture mondiale morose, sauf aux Etats-Unis), le monde accélère et se met à l'heure de Donald Trump.

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Le président élu va devenir ce lundi 20 janvier le président en exercice et il promet d'aller vite. Disposant d'une majorité stable au moins pour deux ans avant les élections de midterm, et de presque tous les pouvoirs institutionnels, son administration va faire entrer le monde dans une nouvelle ère. Pour le meilleur, si le cessez-le-feu à Gaza permet de rétablir la paix au Proche et au Moyen Orient, et pourquoi pas, en Ukraine. Cela reste encore très incertain et même Trump prend conscience qu'on arrête pas un conflit en 24 heures. Mais aussi potentiellement pour le pire s'il applique la hausse brutale des tarifs douaniers promise pendant la campagne. Les Maganomics seront à n'en pas douter le principal facteur d'incertitude pour l'économie mondiale avec des Etats-Unis de plus en plus déterminés à refaire de l'Amérique la puissance dominante du « monde libre », fusse au prix de remises en cause du droit international.

Qu'il s'agisse des revendications sur le Canada, le Canal de Panama ou le Groenland, Il faut prendre au sérieux ce que dit Donald Trump qui n'hésitera pas à user du rapport de force en sa faveur pour bousculer l'ordre mondial actuel. Il pourra aussi s'appuyer sur le ralliement du big business américain, en particulier des géants de la tech ou de la finance, qui espèrent une grande vague de dérégulation qui permettra à l'Amérique d'imposer ses règles du jeu et ses innovations au reste du monde. C'est le cas de l'intelligence artificielle générative qui fait l'objet d'investissement démesurés, ce qui n'est pas sans rappeler la ruée vers l'or avec une course de vitesse entre géants de la tech. Signe des temps, les stars du secteur, comme Sam Altman (Open AI) ou Mark Zuckerberg (Meta-Facebook) ont préféré bouder le forum économique mondial de Davos pour être présents pour l'investiture de Donald Trump à Washington. Le président américain fera néanmoins une apparition virtuelle dans la station des Alpes suisses en prononçant un discours jeudi en début d'après-midi dont on ne doute pas qu'il sera très attendu et très disruptif. Au moins saura-t-on cette semaine à quelle sauce l'ogre américain à l'intention de nous manger. Une chose est sûre, l'Europe jouera en 2025 sa survie...

Philippe Mabille

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