OPINION. L’Amérique de Trump, notre nouvel ennemi

Denis Lafay

Photo d'illustration
Carlos Barria

Denis Lafay

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Carlos Barria
Lundi 20 janvier 2025 restera, quoi qu'il adviendra des quatre années de son nouveau mandat, une date dans l'histoire des Etats-Unis. Dans celle aussi de l'humanité. Donald Trump retrouve la Maison Blanche pétri d'ambitions bien différentes d'avec 2017. Car entre les mois de janvier 2021 et 2025, sa résistance spectaculaire aux obstacles - en premier lieu judiciaires - a sédimenté dans la haine de et la vengeance contre tous ceux, y compris dans son camp, qui ont tenté de faire front à son délire. Son incontestable victoire - au nombre d'Etats, de sièges et de suffrages, au Sénat et à la Chambre des représentants - ponctuant sa conquête préalable à la Cour suprême qui lui était déjà assujettie, est venue enfler un peu plus encore son hubris et convertir son omnipotence en péril autocrate et en menace impérialiste.
Ses déclarations prophétisant l'arraisonnement du Canada, du Groenland ou du Panama arracheront peut-être le sourire ; sa promesse d'ériger des barrières douanières annonciatrices d'une farouche guerre commerciale et de l'affaiblissement des pays vulnérables, fera seulement « tiquer » les moins pessimistes ; sa volonté de provoquer la discorde et d'aggraver le morcellement là - d'abord en Europe - où l'unité, même déjà fragile, constitue à ses yeux une adversité, n'intéressera guère ; l'assèchement de la culture et le sectarisme religieux, inévitables, (presque) personne ne semble s'en offusquer ; son absolu mépris pour l'enjeu écologique, pour la cause des minorités, pour l'indépendance des institutions (justice en tête), en définitive pour tout ce qui entrave l'accomplissement du capitalisme domestique et l'appétit carnassier de ses séides, ne suscitera qu'un peu de colère. Pire : qui n'entend pas aujourd'hui la « petite musique » de la résignation, de l'abdication, parfois même de l'admiration puérile pour ce monument de résistance, cette icône de la résilience, ce libérateur des libertés, ce juste combattant du wokisme, ce promoteur de l'entrepreneuriat et de la richesse ?
Et il n'est pas seul. L'aréopage des fanatiques qu'il a positionné à de futurs postes clés de l'administration étourdit avant même qu'ils occupent leur fonction. Le tandem qu'il forme avec Elon Musk pourrait ne pas résister à l'explosivité de leurs tempéraments, à la rivalité de leurs égos et au désalignement de leurs ambitions ; mais pour l'heure il convient d'admettre que l'alliage des deux diaboliques coquins maçonne un purgatoire pluriel. Notamment une déflagration démocratique, comme le démontre la stratégie maléfique de Musk - outrancière dans ses déclarations publiques ou sournoise via les orientations algorithmiques de X - pour créer le chaos en Europe au profit des extrêmes droites d'Italie, d'Allemagne ou de Grande-Bretagne.
Aussi, osons le mot : une dévastation civilisationnelle, fécondée dans l'ivresse libertarienne, dans la légitimation de la post-vérité, dans l'exploitation démoniaque des nouvelles technologies et de l'IA, dans la manipulation des consciences, dans l'accumulation gargantuesque des biens - à la faveur de la victoire de Trump, la fortune du patron de SpaceX et de Tesla vient de franchir le seuil des 400 milliards de dollars. Mais également dans l'hégémonie du rapport de force, dans la culture de la haine, dans la hiérarchisation des humains selon leur degré de contribution au monde qu'il modélise. Le projet de Trump et celui de Musk sur ces terrains s'entrelacent, façonnant une humanité binaire, manichéenne, constituée d'un côté des affidés - réellement ou lâchement dociles, laborieux - de l'autre des ennemis de leur cause - sensibles à la régulation, à l'Etat de droit et à l'égalité des droits, aux enjeux éthiques, au bien commun.
Le florilège ci-dessus des menaces que l'un et que l'autre, séparément ou ensemble, exercent sur l'avenir du monde n'est pas exhaustif, loin de là. Il peut sembler hétéroclite, or en réalité il épouse un tropisme limpide : éradiquer toute opposition propice à résister, et éliminer toute faiblesse ou fragilité susceptible de freiner le rouleau-compresseur. Eradiquer toute opposition est une traduction du totalitarisme, éliminer toute faiblesse ou fragilité est une interprétation des exactions génocidaires du nazisme dans les camps de la mort. Et s'il fallait une caution extérieure pour s'en convaincre, il ne faut pas chercher bien loin.
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« J'ai décidé d'éliminer plus rapidement les personnes peu performantes ». C'est en ces termes, en effet, que le patron de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp, etc.) a justifié, le 14 janvier, de licencier 5% de ses effectifs (près de 73 000 collaborateurs). 3 600 personnes vont perdre leur emploi « parce qu'elles ne sont pas assez performantes ». L'acte n'est pas totalement une nouveauté dans l'environnement états-unien ; en revanche la charge sémantique et son replacement dans le contexte ont de quoi foudroyer. Une fois positionnée hors du support génétique, la formulation fait étonnamment écho à la « théorie cherchant à opérer une sélection sur les collectivités humaines », c'est-à-dire la définition de l'eugénisme.
La décision parachève un retournement radical de stratégie et même de philosophie, annoncée quelques jours plus tôt et développée depuis dans des mises en scène qui feraient glousser si leur auteur ne s'appelait pas Mark Zuckerberg. Ainsi découvre-t-on un viriliste adepte des arts martiaux, anti-woke, et déterminé à abandonner les politiques de recrutement et de management qui « considéraient » les minorités. Un masculiniste dorénavant apôtre des nouvelles libertés, selon lui suggérées par le triomphe de Trump, et qui met fin aux dispositifs de « vérification des faits » et livre ses réseaux sociaux aux zélateurs du mensonge, de l'instrumentalisation des esprits, et de la haine.
Où est passé l'adolescent attardé pétrifié qui en février 2018, lors de plusieurs audiences au Sénat, était considéré moralement coupable d'une avalanche de manquements (notamment sur la manipulation ou l'évasion des données personnelles), le plus retentissant portant sur un déficit de vérification des contenus à l'origine de drames chez les enfants. « Monsieur Zuckerberg, vous avez du sang sur les mains », osera un élu de Caroline du Sud. « Je suis désolé de ce que vous avez dû endurer. Personne ne devrait subir ce que vous avez traversé. Meta continuera d'investir et de travailler pour mieux protéger les enfants », avait alors promis Zuckerberg devant les familles d'enfants victimes de pédocriminalité. Du sang sur les mains, dorénavant il pourra les assumer sans redouter de représailles judiciaires.
Ce revirement, plus précisément l'impressionnante lâcheté d'un homme qui fait allégeance à celui-là même (Trump) qu'il avait banni pendant deux ans de Facebook après l'assaut du Capitole, d'autres puissances et influences s'y jumellent, Jeff Bezos (Amazon) en tête, enclines à faire don d'1 million de dollars pour contribuer au financement des cérémonies d'investiture. Ensemble, tenus en laisse par les pressions, les menaces, mais aussi les promesses de business et de pouvoir du nouveau Président américain, ils composent une nouvelle oligarchie - à l'instar du modèle poutinien -, coalisée dans le dessein de conquérir et d'asservir.
Dans l'obsession de grandir et de grossir, et pour cela « d'éliminer les moins performants » ainsi réduits à l'état de parasite, à la situation d'inutile. Ceux-ci peuvent être une personne, un groupe social, une opposition politique, une ethnie, un (ensemble de) pays. Oui, la planète sera scindée en deux : ceux qui serviront (à) la clique trumpiste, et les autres. Où donc la France et l'Union européenne, promise aux nouvelles conflictualités ourdies outre-Atlantique, se positionneront-elles ? Ou, plus trivialement, seront-elles positionnées par les nouveaux maîtres du monde ?
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Oui, je l'avoue : j'ai peur. Trump, Musk et consorts ne sont plus seulement un danger pour la démocratie américaine, ils sont un danger pour toutes les démocraties. Et ils ne sont plus seulement un danger pour la-les démocratie(s), ils sont un péril pour toute l'humanité. Alors je m'interroge : l'Amérique de Trump, cette Amérique de la coalition des diables, va-t-elle devenir notre ennemi ? Je pressens une réponse qui m'effraye.
Denis Lafay