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« Le sang du Liban »

François Clémenceau

Publié le 28 septembre 2024 à 21:00

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CHRONIQUE LE MONDE À L'ENDROIT – L’assassinat par Israël d’Hassan Nasrallah vient clore le chapitre de 32 ans de guerre entre l’État hébreu et le Hezbollah. Mais en ouvre un autre aux incertitudes vertigineuses sur la paix introuvable au Proche et au Moyen-Orient.

« Le Moyen-Orient en pleines turbulences ». Le titre de la table ronde organisée vendredi par les Géopolitiques de Nantes, rendez-vous annuel des experts des questions internationales et du grand public, tenait de la litote. Des dizaines de milliers de morts à Gaza depuis presque un an, des centaines au Liban-Sud ces derniers jours, nous en sommes là depuis les pogroms terroristes du 7 octobre dernier dans ce qui tient plus du séisme aux répliques incessantes que des trous d'air.

Alors que, sur scène, les intervenants tentaient de se faire pédagogues, l'un d'entre eux, Karim Émile Bitar, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris, organisateur de l'événement), voyait son téléphone secoué par les notifications en provenance de Beyrouth. Les images de l'explosion du QG du Hezbollah sous les yeux, l'homme a essayé de garder son calme professoral légendaire. En privé, il a ensuite tenté de minimiser. Peut-être que Nasrallah n'était pas mort, qu'il était parti se cacher en Syrie ou en Iran. À Téhéran peut-être, là où le Mossad avait réussi deux mois plus tôt à tuer Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas palestinien, jusque dans la chambre de la résidence mise à sa disposition par le commandement des Gardiens de la révolution.

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Les voilà donc tous les deux assassinés, ces dirigeants d'organisations politico-militaires islamistes négatrices du droit d'Israël à vivre en tant qu'État. Comme le furent le cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas tué en 2004, ou Abbas Moussaoui, chef du Hezbollah, éliminé par Israël en 1992. C'est la répétition d'un cycle infernal où chaque liquidation physique d'un terroriste, à Gaza comme au Liban, ne fait que décaler un processus de vengeance obligée mise en œuvre par ses successeurs. Nous savons pourtant depuis la fondation de ces mouvements et de l'État hébreu que cette loi du
talion - 
« brûlure pour brûlure », est-il écrit dans le Code de l'Alliance biblique -, ne peut s'exprimer au Hezbollah qu'avec le soutien idéologique, financier et militaire de la République islamique d'Iran.

Les mollahs ne soutiennent pas le Hezbollah parce qu'il est chiite ou le Hamas parce qu'il est sunnite, mais parce que ces deux organisations ont un projet de société d'islam politique et une volonté commune de combattre par des moyens militaires et terroristes l'« entité sioniste », source, selon eux, de tous les maux des peuples de la région. Ce programme idéologique et hégémonique ne peut trouver un relais de croissance que dans les ventres mous de ce Moyen-Orient où coexistent des États autoritaires forts, des monarchies pétrolières trop longtemps gâtées par les Occidentaux, mais aussi des zones d'instabilité. Le Liban est le premier de ces édredons où se vautrent les appétits de voisins sans scrupule.

Chaque liquidation physique d'un terroriste ne fait que décaler un processus de vengeance

Cela fait depuis la fin de la guerre civile (elle-même le fruit d'une absence d'État capable de fédérer la mosaïque de fiefs claniques et d'obédiences religieuses) que ce pays, dont la Bible disait qu'il y coulait le lait et le miel, n'est plus que l'ombre d'un cadavre. Le Hezbollah, en investissant le champ des rivalités politiques libanaises, y est devenu faiseur de roi. Son système de solidarité sociale dans le Sud a concurrencé ce qui restait d'un État dans ses fonctions de redistribution et de sécurité.

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À Beyrouth, comme dans le Nord et ailleurs, plus personne ne pouvait obtenir de rôle institutionnel national sans bénéficier de sa complicité ou de son encouragement. L'un de ses grands succès a été d'obtenir la scission du camp chrétien en deux. L'ex-président Michel Aoun et ses alliés ont ainsi bénéficié de l'indulgence du Hezbollah tant que l'État ne venait pas remettre en question son pouvoir grandissant. Au départ des forces d'occupation syriennes du pays, en 2005, alors que l'armée nationale était censée se déployer dans la totalité du pays, y compris dans le Sud, donc, beaucoup avaient douté de la capacité logistique des autorités à le faire. « Parce que vous croyez à un sursaut de dignité de leur part ? » avait ironisé cruellement un ministre européen des Affaires étrangères de l'époque.

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C'est sur ce champ de ruines politique, économique, financier - illustré par l'arrestation du gouverneur de la banque centrale pour corruption - mais surtout moral que le Hezbollah a prospéré en toute impunité. Même les partenaires traditionnels de la région comme l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis ont fini par jeter l'éponge à force de voir leurs efforts improductifs. Même la France et les États-Unis, parrains historiques de ce pays trilingue, se sont lassés. L'ancien chef du Quai d'Orsay Jean-Yves Le Drian, envoyé spécial d'Emmanuel Macron sur place depuis bientôt dix-huit mois, a beaucoup écouté, tenté quelques approches qui permettraient de redonner une vie institutionnelle au pays. En vain. Probablement et malheureusement parce que les réponses ne sont pas à Beyrouth mais à Téhéran et Tel-Aviv. Israël et l'Iran sont les deux acteurs étatiques de cette guerre de sang interminable. Ont-ils gardé un sens stratégique rationnel, une capacité au compromis ? La réponse est dans la question.

François Clémenceau

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