Le syndrôme de la dinde à Noël

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Nos dirigeants ont beaucoup critiqué  la cupidité des banquiers. Ils n'ont pas eu de mots assez durs contre

le système qui leur a permis de faire passer leur intérêt avant celui de la collect

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privilégier le court terme sur le long terme. Mais les chefs d'Etat et de gouvernement qui se réunissent cette semaine à Bruxelles sont, d'une certaine manière, placés devant un dilemme comparable. Ils doivent choisir entre la protection de leur "business" national, d'un côté, et l'intérêt plus large du continent européen, de l'autre. Entre, d'un côté, la sauvegarde de "champions nationaux" dont ils pourront fièrement arborer le sigle à leur boutonnière, cette stratégie dut-elle être poursuivie au risque d'une apathie durable, et, de l'autre, l'amer constat des difficultés à venir et l'ingrate négociation de voies réellement européennes de sortie de crise, lesquelles sont pourtant les plus prometteuses à moyen terme.

On n'a jamais autant parlé de "conflits d'intérêts" que depuis le début de la crise. Cette maladie a littéralement gangréné le monde de la finance pour le faire sombrer dans l'amoralisme. Mais qu'est-ce qu'un conflit d'intérêt? Ce n'est en fait qu'une forme particulière de dilemme dans lequel une personne dont la rationnalité est travaillée par des intérêts contradictoires finit par choisir son intérêt propre au mépris de celui qu'il est sensé servir. Prenez les agences de notation de crédit. Elles sont sensées participer à la protection des investisseurs en notant la solvabilité des dettes et autres produits financiers. Mais, rémunérées par ceux qu'elles notent et dont elles aident parfois à concevoir les produits, elles ont été tentées de se montrer par trop complaisantes... au mépris de la protection des investisseurs. On a observé le même phénomène chez ces grandes banques inventrices du modèle "

originate and distribute

" qui refourguaient à leurs clients des produits dangereux qu'elles avaient conçues elles mêmes, et ce au mépris de leurs obligations de "due diligence".

La gestion de tels cas de conscience est une gageure. "Ne demandez pas à une dinde de voter pour Noël", disent les Britanniques. En clair, on ne peut attendre d'un être - même supposé dépourvu de rationnalité comme un gallinacé  - d'aller contre son propre instinct de conservation. Les dindes ne croyant ni au salut ni à la réincarnation préfèrent les délices de la vie terrestre et votent "non" à Noël. Tout comme les banquiers. A moins que cela ne soit l'inverse.

En irait-il de même des chefs d'Etat et de gouvernement qui se réunissent à Bruxelles cette semaine? Si "les conflits d'intérêts sont endémiques dans la finance", comme le rappelle si volontiers le commissaire européen Charlie McCreevy, ils ne sont pas rares non plus en politique. L'existence même de l'Union européenne crée un terrible cas de conscience pour les dirigeants nationaux. Et la tentation est grande de défaire à la maison, ce que l'on fait à Bruxelles. Inutile de mettre un diplomate à la torture pour lui faire dire que les dirigeants nationaux "sont tous un peu schizophrènes". Il avoue d'autant plus volontiers ce pêché que la tension entre le national et le "fédéral" est inhérente au système européen et qu'elle traverse l'horizon de tout dirigeant politique. La question est ensuite de savoir comment elle doit être résolue.

Les mois passés ont confirmé la préférence des dirigeants nationaux pour une réponse... nationale à la crise économique et financière. Cette stratégie apporte des gains politiques notables à court terme. Elle n'est toutefois pas défendable à moyen terme. La manière dont est orchestré le sauvetage des banques européennes est - aucun expert sérieux ne le conteste - en train de "désintégrer" l'embryon de marché paneuropéen que la monnaie unique et l'effort d'harmonisation mené par l'Union européenne depuis 10 ans avaient créé. L'Europe est assise sur un bon demi billion (500 milliards) d'euros de pertes bancaires qu'il va encore falloir absorber. Les petits Européens naissent avec une valise entière de titres de dettes. Et pourtant chaque gouvernement européen s'empresse de soustraire l'état de son système bancaire à la vue de ses voisins et, accessoirement, de ses contribuables. Comme si l'ignorance était un gage de guérison. Comme si la croissance future de l'économie française ne dépendait pas aussi de l'assainissement du secteur bancaire allemand. Washington a orchestré une vaste opération de transparence avec ses "stress tests" bancaires le mois dernier. On n'en voit pas l'ombre du début au niveau européen. De même, chaque gouvernement s'empresse de concocter

son

plan de relance, comme si la croissance européenne et la santé de l'euro ne dépendaient pas aussi de la capacité de l'Espagne à sortir par le haut du percement de la bulle immobilière.

Cette stratégie nous mène tout droit à un "scénario à la japonaise" : dix ans ou plus de croissance atone et la relégation en ligue 2 dans la compétition mondiale. Si les dirigeants nationaux voulaient bien renoncer à leur préférence systèmatique pour leur pré carré national et pour l'horizon jamais très éloigné des prochaines élections, ils n'auraient qu'à se baisser. La semaine dernière, par exemple, le centre de recherche économique Bruegel, constatant l'impasse dans laquelle mène le traitement national de la crise bancaire, mettait sur la table un projet de fuduciaire européenne pour assainir le bilan des banques.  D'autres ont proposé par exemple d'actionner la Banque européenne d'investissement. Pas une de ces idées ne semble avoir été sérieusement testée. Les "chefs" ont voté "non", en quelque sorte. Les dindes aussi. Elles n'en finissent pas moins rôties.

F.A.

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