Un thé avec… Kader Sevinç, représentante du CHP

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Quand Deniz Baykal, le président du Cumhuriyet Halk Partisi (CHP), fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, est venu l'hiver dernier à Bruxelles, il n'a pas seulement rencontré le président de la Commission européenne José Manuel Barroso. Il a aussi fait un tour complet de ce que la ville compte de relais d'influence au parlement et dans les think-tank.  L'artisan de ce programme de chef d'Etat se nomme Kader Sevinç.  Depuis juillet 2008, cette jeune femme surdiplômée est la représentante auprès de l'Union européenne de la deuxième formation politique turque. Elle porte sur la politique européenne et les difficiles négociations d'adhésion ouvertes en 2005 un regard lucide mais optimiste.

Le plateau où est installé le CHP dans un immeuble impersonnel du rond-point Schuman accueille indifféremment les lobbyistes de Dell, de SAS ou la représentation des Maldives.  Kader Sevinç y travaille sous le regard bleu perçant de Mustafa Kemal, le père fondateur de la Turquie moderne, et de Deniz Baykal, actuel président du CHP, qui l'a recruté alors qu'elle rentrait d'un séjour à l'université de Harvard et à Washington.  Elle y propose à ses visiteurs un choix de thés comme on en chercherait en vain dans les estaminets du quartier puis s'éclipse  pour le préparer. Le temps de vérifier que l'huile accrochée au mur représentant une grenade géante est signé... Kader Sevinç.

Entre 2005 et 2008, Kader Sevinç a travaillé comme conseillère parlementaire pour le groupe socialiste du Parlement européen, dont la délégation allemande compte plusieurs élus d'origine turque. Le Parlement a toujours été en pointe sur l'élargissement de l'Union européenne à la République kémaliste, particulièrement sa composante social-démocrate. C'est là que s'est finalement gagnée au milieu des années 1990 la bataille de l'union douanière avec la Turquie, à laquelle les chrétiens-démocrates étaient d'abord peu favorables. Un premier pas qui a pavé la voie aux négociations d'adhésion. Le CHP, qui s'est construit après la révolution de 1923 comme un parti laïque et patriotique, s'est positionné au centre gauche dans le paysage politique de la Turquie du XXème siècle dominé par l'AKP, le parti islamiste et conservateur du Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan. Le CHP est membre associé du Parti socialiste européen.

"L'échéancier, c'est là la seule partie qui se négocie"

Quant on lui parle des frustrations et des inquiétudes réciproques suscitées par l'intégration de la Turquie à l'Union européenne, Kader Sevinç répond com-mu-ni-ca-tion. « Il y a de l'incompréhension des deux côtés. L'élargissement doit être mieux expliqué en Europe ». En Turquie, « les négociations sont mal comprises. On les voit comme une négociation, un jeu donnant-donnant.  Alors qu'en réalité, il s'agit de mettre en œuvre un acquis, avec un échéancier. L'échéancier, c'est là la seule partie qui se négocie », dit-elle.

Mais tout de même, Chypre, les entraves à la liberté d'expression, le déni du génocide arménien... La jeune femme n'esquive pas.  L'adhésion chypriote, en 2004, a créé un « verrou » qu'aucune présidence du Conseil n'est parvenu à desserrer depuis. « Alors que les Chypriotes turcs ont soutenu la politique européenne en votant "oui" au plan de pays des Nations Unies, ils continuent à être pénalisés à cause du veto de la partie grecque au Conseil des ministres de l'UE. C'est une violation des principes et valeurs européens », dit-elle. Faute d'un règlement du conflit sur l'île, Istanbul refuse d'appliquer à Chypre l'accord d'union douanière qui lie la Turquie à l'UE, donc d'ouvrir ses ports aux navires chypriotes.

« C'est une situation très difficile », admet Kader Sevinç. D'ici fin 2009, les parties doivent mettre sur la table une solution pour sortir de l'impasse qui a provoqué la suspension d'un pan entier de la négociation. Elle ne prévoit pas de miracle.  « Pas de de catastrophe » non plus, plutôt « un délai ».

"L'abstention aux élections pose un réel problème de légitimité"

 Les doutes grandissant de ses compatriotes à l'égard de l'intégration européenne l'inquiètent tout autant que la montée de ce qu'elle appelle le « conservatisme ». Comprendre :  le recul du sécularisme.  « Les gens sont en train de devenir sceptiques. L'orientation de la société change », dit-elle. « Les Turcs sont émotionnels. Tout dépend de la manière dont vous leur posez la question. S'il s'agit de devenir citoyens européens à part entière, les gens sont pour à 90%. Si vous leur dites : quoiqu'il arrive, nous ne serons jamais plus que des partenaires privilégiés, ils rechignent », dit-elle. « Nous nous définissons comme un pays européen ».

Mais la perspective de l'adhésion reste lointaine. Depuis  cinq ans, le gouvernement turc a ralenti le processus de réformes. L' « article 301 » du code pénal qui interdit toute insulte à l'égard de la Turquie, de l'ethnicité turque ou des institutions, est à la fois l'instrument et l'emblème des entraves à la liberté d'expression. Il n'a jusqu'à présent été amendé qu'à la marge. C'est sur son fondement que des poursuites avaient été engagées en 2005 contre l'écrivain Orhan Pamuk pour avoir déclaré : « 30 000 Kurdes ont été tués ici et un million d'Arméniens. Et pratiquement personne ne se soucie de le mentionner. Je m'en soucie. » Les charges furent abandonnées début 2006, l'année où il reçut le Prix Nobel de littérature. Depuis des journalistes ont été inquiétés sur le même fondement.

« Le gouvernement [AKP] blâme l'opposition et désinforme ses interlocuteurs européens », s'indigne Kader Seminç. « C'est le CHP qui a insisté pour que cette législation ne limite pas le droit de critiquer et la liberté d'expression. En tant que parti social-démocrate, le CHP militera toujours pour les droits de l'homem en Turquie, en Europe et dans le monde », dit-elle.

Autre sujet d'indignation pour la représentante du CHP dont le parti reste la seconde force au Parlement : les réformes sociales. Le rejet récent d'une loi sur les syndicats qui empêche l'ouverture des négociations sur le chapitre social la désole.

L'Europe est « un modèle dont le monde a besoin ». Mais un modèle en crise. « L'abstention aux élections pose un réel problème de légitimité », dit-elle. L'Union doit regagner la confiance des Européens. « Il faut un consensus sur ce qu'est l'Union, sa définition et son but », dit-elle. Et ses frontières ? « Cela ne devrait pas être un problème. Ces frontières sont celles de la démocratie, a dit George Semprun. La construction d'une économie de la connaissance, d'une Europe globalement compétitive, qui génère de la sécurité, cela, oui, c'est fondamental », dit-elle. Et d'ajouter : « Les traités sont très clairs : tous les pays européens peuvent devenir membre de l'Union européenne et cette question est déjà tranchée. La Turquie est membre du Conseil de l'Europe. Elle est aujourd'hui en voie d'adhésion à l'Union européenne, à condition de remplir les critères ». « Nous nous sommes toujours définis comme un pays européen », conclut-elle.

F.A.

Retrouvez dans notre série

"Un café avec... Paul Adamson, The Centre"

"Un café avec... Philippe Blanchard, Brunswick Group Bruxelles"

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