2032 : Quand le château de Versailles se transforme en centre commercial de luxe

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140 marques de luxe ont toutes trouvé leur place dans l’écrin versaillais.
"140 marques de luxe ont toutes trouvé leur place dans l’écrin versaillais." (Crédits : iStock)
#30ansLaTribune - La Tribune fête ses 30 ans. A cette occasion, sa rédaction imagine les 30 événements qui feront l'actualité jusqu'en 2045. Le 6 mai 2032, le géant chinois du commerce inaugure, ce 6 mai, son centre commercial de luxe controversé, installé au cœur du château de Versailles. L’affaire fait scandale dans le XXVIIIe arrondissement du Grand Paris.

Une - château de Versailles, luxe

Galerie des Glaces, stand Rolex. Cai Zhao se penche sur les montres à complication. Aucune de ces reliques n'est connectée au moindre réseau. Une rareté. Il en achètera deux, une pour lui, et une pour son épouse. Non loin de là, celle-ci contemple la semelle rouge d'un escarpin tendu par Suri Cruise, top model américaine devenue vendeuse d'un jour. Glisser son pied dans le soulier, faire quelques pas sur l'antique plancher (Versailles naturellement), observer son allure dans l'un des 357 miroirs-écrans de la plus célèbre salle du château de Versailles...

Une séance de shopping qui aurait coûté aux époux Zhao l'équivalent du revenu mensuel moyen des citadins chinois de la classe moyenne (14 000 yuans) si, comme les 8 000 visiteurs présents ce jeudi 6 mai, ils n'avaient pas été invités à l'inauguration de V-Mall, le centre commercial d'Alibaba.

« J'aurais quand même acheté un ticket », confie Mei Zhao, « parce que même si on peut visiter Versailles avec des lunettes virtuelles, ce n'est pas du tout la même chose. Ici on peut toucher les objets, sentir l'ambiance. C'est un souvenir exceptionnel pour notre voyage de noces ! » Pas question non plus d'attendre quelques mois que la réplique exacte du château sorte de terre près de Lanzhou dans le nord-ouest de la Chine. Pour la « version originale », le ticket d'entrée comprend une visite guidée, une séance de stylisme, une autre de « mise en beauté » dans la première antichambre de Madame Victoire, puis un goûter au Marie-Antoinette, avec sa tranche de brioche, la spécialité de ce café installé salon d'Apollon sous le majestueux plafond de Charles de la Fosse. Avec la formule Premium+, soit 1 300 yuans supplémentaires, il est même possible de traire des vaches ou de tondre des moutons au Hameau de la Reine, avant de déguster une salade de sot-l'y-laisse à l'Auberge Fritz Karl, restaurant gastronomique géré par la chaîne Fouquet's. Pour un prix non dévoilé, il est même possible de s'offrir une folie : dormir dans l'une des chambres du château.

Hermès au petit Trianon

L'histoire de la naissance de V-Mall, le centre-commercial très grand luxe du château de Versailles fait beaucoup moins rêver. Car pour en faire ce nouveau haut lieu du luxe, il aura fallu neuf ans de labeur aux ouvriers de l'Office spécial des Bâtiments de France, tant les lieux avaient été endommagés par la tempête Piotr, en 2023, réplique de celle de l'an 2000 qui avait mis à terre des arbres centenaires. Dans le parc, les jardins de Le Nôtre ne portent plus aucun stigmate de la catastrophe. Mais le petit Trianon ne s'est toujours pas relevé. Dans les allées du bosquet de l'Etoile, il se murmure que le géant chinois projette d'y installer une boutique dédiée à sa toute nouvelle filiale, la maison Hermès.

Le palais du roi Soleil doit surtout d'avoir retrouvé son éclat aux millions de la fondation Bill & Melinda Gates. Et bien sûr à ceux d'Alibaba. Pour le transformer en galerie commerciale, les juristes du conglomérat ont bataillé pendant des mois avant d'obtenir une concession de 99 ans sur l'usage des pièces du château. Une condition : réserver à l'Etat la salle du jeu de Paume et l'aile du Midi où se trouve l'hémicycle qui accueille députés et sénateurs lors des Congrès. En pleine période de controverse, ce compromis avait fait clamer à l'ancien chef de l'Etat conservateur, Bruno Lemaire que « la France ne cède pas ses symboles ».

Sa successeure Progressiste Anne Hidalgo ne voit pas tout à faire les choses du même oeil. Elle a laissé son ministre d'Etat chargé du Tourisme se rendre seul devant le bassin de Latone pour couper le ruban devant un parterre d'officiels chinois, indiens, russes et brésiliens. Des représentants des châteaux de Windsor au Royaume-Uni et de Schönbrunn en Autriche étaient aussi présents, « afin d'étudier le concept ».

Versailles, zone à défendre

L'absence de la présidente de la République ne passe évidemment pas inaperçue. Surtout après sa visite au collectif 100Qlottes ce week-end. L'association d'artistes et de hackers, prix Nobel de la paix 2027 qui avait fait de Versailles une « zone à défendre » vient même d'être classée parmi les organisations les plus dangereuses par les autorités chinoises. Ces dernières leurs attribuent une série de piratages menés depuis plusieurs jours.

Selon nos informations, l'opération « contre-flux » de grande envergure qui a démarré mercredi matin (voir notre quotidien numérique du 5 mai 2032), serait une mesure de rétorsion organisée par des cyber-pilleurs anonymes pour protester contre V-Mall. La tour de contrôle du super-centre de Saran, près d'Orléans a confirmé la disparition d'une centaine de drones de livraison. Parmi eux : des « tapis volants » d'Alibaba ont disparu des radars. « Compte tenu du mode opératoire, nous envisageons des liens avec une opération du même type au mois de février, quand 1 340 tonnes de denrées alimentaires ont été détournées vers le camp semi-provisoire des sinistrés de l'île d'Yeu à Fromentine », indique une source policière.

« Pour une fois, ce n'est pas nous. Et sans doute pas non plus les anarcho-royalistes », glisse Olaf, qui, comme tous les membres du collectif 100Qlottes a choisi un nom d'emprunt. Il se serait bien passé du soutien de ce groupe aux revendications mal définies. « Nous continuerons bien sûr de dénoncer V-Mall, ce symbole grotesque du retour des privilèges », ajoute-t-il. Le collectif n'a pas prévu de coup d'éclat contre le nouveau temple du luxe du XXVIIIe arrondissement. Il s'est contenté d'un ballet silencieux, hommage aux chorégraphies de Lully, organisé devant la pyramide du Louvre.

A Versailles, le dispositif de sécurité ne laissait aucune place aux débordements. Plus de 9 000 membres de la brigade des Forces Spéciales Privées étaient déployés autour du Grand Canal et dans les rues avoisinant le château, sans compter les drones de surveillance et le contrôle biométrique à l'entrée du parc.

Alibaba et les 140 marchands de Versailles

De l'autre côté des grilles, une foule de riverains se bouscule pour tenter de voir passer les stars invitées pour l'inauguration. « Je trouve ça très beau, et puis on aura quand même le droit de visiter certaines salles une fois par semaine», commente Jeanne Poisson, une voisine. « De toutes façons à Versailles, dès qu'il y a du changement, y a des controverses. Je me souviens en 8 et en 15 déjà, il y avait eu des installations d'artistes, ça avait fait un foin pas possible ! », ajoute un autre Versaillais. S'ensuit un débat sur la distinction entre l'ouverture d'un lieu historique à quelques installations temporaires d'oeuvres d'art ou à des boutiques permanentes de marques internationales.

Ces dernières ont ouvert leur portefeuille pour demeurer dans cet écrin : elles déboursent entre 30 et 70 % de leurs ventes, d'après nos informations. Au total, quelque 140 marques ont toutes trouvé leur place dans les décors de Le Vau et Hardouin- Mansart. Les Européens Alber Elbaz Collection, le Slip Français, Lafayette Fashion Brand sont à l'honneur, tout comme le joailler Chow Tai Fook qui vient de détrôner Tiffany's comme numéro un mondial des ventes de bijoux. Toutes appartiennent à de grands groupes internationaux, rivaux d'Alibaba, Moët & Richemont et VYK (Vuitton-Yoox-Kering), les deux géants nés après les démantèlements de LVMH et de Yoox-Net-a-Porter. A croire que le roi Jack Ma a retenu la leçon de son illustre prédécesseur en offrant à ses ennemis une place en or. Sous son toit.

L'homme de 68 ans qui n'a jamais vraiment lâché les rênes de son empire, se serait même offert une nuit dans la chambre du roi. « Laissez donc la Chine dormir... », avait prédit un autre monarque.

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Commentaires
a écrit le 31/12/2015 à 10:43 :
"C'est à la fin du marché que l'on paie l'addition"! La sous culture qui se doit de remplacer la culture, ne suit plus le sens de l'histoire, elle même tend à disparaître...

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