« L'Ukraine risque d'être abandonnée aux ambitions de Poutine (comme la Tchécoslovaquie de 1938-1939, dépouillée par ses voisins, y compris polonais) ». (Le groupe Mars)
Dans les deux mois qui nous séparent de la remise (le 2 mai) au chef des armées de la nouvelle Revue nationale stratégique, le groupe Mars va adapter le format de ses publications : il se propose de participer au débat ouvert par le résident de la République par la mise en ligne d'une chronique hebdomadaire d'un format plus concis que les tribunes publiées jusqu'à présent depuis cinq ans. Voici la première de ces chroniques, qui s'inscrit dans la réflexion lancée par la tribune publiée en deux fois la semaine dernière [1]. Par le groupe Mars.
La conférence de Munich sur la sécurité (MSC) est devenue le principal événement annuel en Europe sur les questions militaires, hors sommets de l'OTAN. L'édition de 2025, qui s'est achevée le 16 février, restera dans les annales comme le moment où les Etats-Unis ont rendu officiel leur désengagement de la défense de l'Europe, sur fond de bras de fer idéologique et commercial entre alliés. Même si ce n'est plus une surprise depuis l'annonce du « pivot » américain il y a presque 15 ans déjà, l'agression armée de l'Ukraine par la Russie avait contribué à en repousser l'échéance. Mais le président Trump estimant que s'il avait été au pouvoir en février 2022, l'agression n'aurait pas eu lieu, il s'en lave les mains et veut en finir avec cette guerre, quoi qu'il coûte... aux Européens.
L'histoire ne se répète jamais mais l'actualité peut présenter quelques ressemblances avec des événements qui se sont déroulés depuis les accords de Munich de septembre 1938 jusqu'au pacte Ribbentrop-Molotov d'août 1939 et ses protocoles secrets, dont la mise en œuvre prévoyait une invasion conjointe (Pologne, Finlande, pays Baltes, Bessarabie/Moldavie...).
1938 : effondrement du système d'alliances de la France
La stratégie de la France de l'entre-deux-guerres consistait en une alliance militaire de revers avec les États européens nés en 1919 et que la France avait aidés, par les armes, à sortir de l'hégémonie des empires défaits à l'issue de la guerre : Pologne, Tchécoslovaquie et Yougoslavie, ainsi que la Roumanie. C'est ainsi par exemple que le capitaine de Gaulle avait combattu en Pologne contre l'armée rouge en 1920. Cette alliance destinée à prendre l'Allemagne à revers s'opposait à l'alliance de fait germano-soviétique, initiée en secret sous Weimar avant d'être formalisée par le pacte de 1939. Outre son déséquilibre démographique, cette alliance politique non accompagnée d'une stratégie des moyens et d'engagements capacitaires, ne pouvait qu'échouer (cf. Gérard Araud « Nous étions seuls »).
C'est ce que solde la conférence de Munich en septembre 1938 en abandonnant la Tchécoslovaquie à Hitler. Contrairement à l'opinion commune, « Munich » n'est pas uniquement synonyme de lâcheté, mais tire simplement les conséquences des choix politiques antérieurs : le pacifisme de l'opinion publique de l'entre-deux-guerres et la crise économique n'ont pas permis aux démocraties occidentales de se doter d'une stratégie des moyens à la hauteur de leurs engagements. C'est ainsi que la France doit consentir entre 1938 et 1940 à l'effondrement de son système d'alliances.
Incapables de se défense elles-mêmes
La situation en 2025 présente des similitudes : l'Ukraine risque d'être abandonnée aux ambitions de Poutine (comme la Tchécoslovaquie de 1938-1939, dépouillée par ses voisins, y compris polonais) peut-être par lâcheté, mais surtout parce que 35 années de « dividendes de la paix » ont désarmé les anciennes grandes puissances européennes, y compris la France et l'Allemagne, à un point tel qu'elles se retrouvent aujourd'hui dans l'incapacité de se défendre elles-mêmes. Dès lors défendre l'Ukraine agressée est impossible sans les Américains. Or ceux-ci viennent de siffler la fin de la partie.
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Même envoyer une force de maintien de la paix est illusoire : les armées des pays de l'UE ne disposent pas des effectifs nécessaires (elles pourraient à peine aligner une division OTAN, même avec le soutien des Britanniques qui apporteraient une brigade... alors un corps d'armée, comme on l'entend, n'y pensons même pas). Et surtout, la Russie considérant les quatre oblasts annexés du Sud-Est de l'Ukraine comme territoire de la fédération, ce serait un casus belli pour le Kremlin.
Pour les 28 États européens membres de l'Alliance atlantique dont la sécurité repose exclusivement sur le parapluie américain, l'impasse stratégique face à laquelle ils se retrouvent tout à coup suscite de leur part hébètement et consternation. Pour la France et le Royaume-Uni, c'est la confirmation de la pertinence de leur grande stratégie depuis près de 70 ans (après Suez).
UE, un nain en termes de puissance politique et militaire
Or la défiance de ces pays dans l'alliance avec la France existe toujours. Pour tout dire, la position française dite « d'autonomie stratégique » reste largement incomprise. Même le premier « effet Trump » (2017-2021) n'a pas totalement éteint la méfiance. Et pourtant, la dissuasion française aurait tant à offrir [2] ... A ce jour, l'impasse est donc totale. La situation va-t-elle évoluer du fait des derniers développements intervenus à Munich ?
La question posée aux États européens est : comment sortir d'une hégémonie technologique (maitrise de la furtivité, de la défense anti-missile, des réseaux, des data...) et d'une « harmonie » stratégique voulue de 76 ans ? La cacophonie politique a-t-elle une place ? Comment gérer la fin du mythe de l'Europe protectrice : ce n'est pas l'ingénierie institutionnelle de l'UE qui a empêché les guerres ! Comment donner enfin corps et des moyens à un concept aux contours mal définis de l'Europe protectrice promue depuis Jacques Chirac et Lionel Jospin ? Le plus grand atout de l'Union européenne est la puissance de ses institutions qui ont fait de 27 États divers et morcelés la seconde puissance mondiale... commerciale. Mais en termes de puissance politique et militaire, l'UE demeure un nain et a vocation à le rester.
OTAN : construire en urgence un pilier européen
Le temps est venu en revanche d'avancer main dans la main au sein de l'OTAN avec nos plus proches alliés, ceux qui ont été au combat au côté de la France depuis 2015 : Italiens, Allemands, Britanniques, Suédois, Finnois, Polonais, Estoniens, Lettons, Tchèques, Néerlandais, Belges, Grecs, Luxembourgeois, etc.. Tous ont été solidaires de la France lors de ses opérations récentes. Les institutions otaniennes existent, elles sont rodées. Même l'article 5 n'a (en théorie) pas besoin des Américains. C'est, comme dirait Napoléon, une simple affaire d'exécution. Ou plutôt de capacités. Cela implique aujourd'hui d'investir. Beaucoup.
Il est grand temps de rappeler à chaque État membre d'assumer vis-à-vis des autres les impératifs d'engagements réciproques de l'article 42 §7 du traité sur l'UE (aujourd'hui inapplicable) et de l'article 5 du traité de Washington (aujourd'hui virtuellement vidé de sa substance si les Américains en choisissent l'interprétation la plus restrictive). Le cadre institutionnel existe, et ce n'est pas l'UE, mais l'OTAN. A condition d'en construire en urgence le pilier européen [3]. Ce devrait être la seule et unique priorité des RNS, livres blancs et autres doctrines en préparation. Mais il n'en sera rien.
[2] Cf. notre tribune publiée le 28/02/2022, il y a exactement 3 ans : « Oui, sans hésitation, conformément à notre rang, il faut s'engager militairement aux côtés des Baltes afin de respecter notre engagement. La doctrine, qui n'interdit pas une première frappe, et les moyens militaires de la dissuasion nucléaire française le permettent. En échange, la France exige la levée de toutes les contraintes européennes qui pèsent sur son budget militaire, son tissu industriel de défense (aides d'État) et sa capacité à passer des marchés de défense. Elle conditionne également son engagement à l'augmentation des investissements de défense de nos partenaires dans une BITD européenne, l'interdiction de s'équiper hors d'Europe s'il existe une capacité européenne disponible et la fin des initiatives clientélistes de certains partis politiques sur la détention de l'arme nucléaire, comme par exemple l'idée pour l'Allemagne de rejoindre le TIAN en tant qu'observateur. »https://www.latribune.fr/opinions/ukraine-la-question-a-poser-aux-candidats-a-la-fonction-de-chef-des-armees-904988.html
* Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.