"Grèce oui, Argentine, non. Pourquoi ? "

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Patrick Patelin est conseiller du commerce extérieur de la France et avocat associé au cabinet CMS Bureau Francis Lefebvre Mercosur. Il oriente de nombreux investisseurs étrangers comme locaux sur les marchés d'Amérique latine.

La Grèce a finalement restructuré sa dette souveraine le 9 mars 2012, effaçant du coup 109 milliards d'euros de créances sur 206 milliards détenus par les investisseurs prívés (et une dette totale de 352 milliards d'euros). L'offre a été acceptée par une large majorité de détenteurs de titres représentant près de 96 % du montant à restructurer. L'opération, qui était demandée, sinon exigée, par l'Union européenne et avait l'appui du Fonds monétaire international (FMI), s'est accompagnée d'un nouveau plan d'austérité prévoyant, entre autres mesures, une réduction du salaire minimum de 22 % en quatorze mois.

En définitive, les créanciers ont accepté sans rechigner une décote estimée entre 53 % et 78,5 % sur leurs titres. La restructuration a pourtant été saluée par les marchés et présentée par les autorités européennes, ainsi que par la communauté financière internationale, comme le début de la sortie de crise pour la Grèce, voire l'Europe entière. En guise de prime, le gouvernement grec a reçu une aide de 130 milliards de dollars.

C'est tout le contraire de ce qui s'est passé quand l'Argentine a restructuré sa dette souveraine d'un montant de 100 milliards de dollars en 2005 (pour l'essentiel de ses créances) et 2010 (pour le solde). Alors que le taux d'acceptation de l'offre d'échange de titres (94 %) a été, au final, du même ordre que pour la Grèce, que les montants en jeu étaient beaucoup moins importants et la décote légèrement inférieure, l'opération a été critiquée et combattue par les institutions et les milieux financiers internationaux. Pis, aujourd'hui encore, des groupes puissants qui n'avaient pas accepté de participer à la restructuration, souvent détenteurs de titres achetés à bas prix, attaquent l'Argentine devant les tribunaux américains et obtiennent parfois sa condamnation.

 Pourquoi une telle différence de traitement ? Parce que l'Argentine (470 milliards de dollars de PIB, 40 millions d'habitants) a agi seule, de son propre chef ? Sans doute, même si elle a tenté, dès 2003, de convaincre la communauté financière internationale et ses créanciers, qu'il n'y avait pas d'autre solution que la restructuration et que, pour pouvoir payer, c'est-à-dire tenir ses nouveaux engagements, il fallait que la décote soit importante.

Mais, d'abord et avant tout, ce qu'on n'a pas pardonné à l'Argentine, c'est de s'être déclarée unilatéralement en cessation de paiement fin 2001. Qu'importe si ce fut une décision prise par un gouvernement (de transition !) aux abois, alors que le pays était plongé dans la plus grave crise de son histoire. Il ne s'agissait pas de comprendre, mais de sanctionner l'Argentine, coupable de ne pas avoir respecté un certain nombre de règles. Aujourd'hui encore, l'Argentine se voit prívée d'un accord pour solder sa dette, pourtant relativement peu importante (8 milliards de dollars) avec les créanciers publics regroupés au sein du Club de Paris, parce qu'elle refuse l'entremise du FMI pour la mise en place d'un échéancier.

Rien de tel avec la Grèce (306 milliards de dollars de PIB, 12 millions d'd'habitants), virtuellement (mais plus gravement que l'Argentine) en état de cessation de paiement à la veille de la restructuration. Mais on a présenté les choses comme si elle avait le choix entre le défaut et l'offre d'échange de titres avec la décote que l'on sait. Si elle n'avait pas accepté le « paquet » proposé (imposé ?) par l'Union européenne et le FMI (plan d'austérité, restructuration, nouvelle aide financière), elle se voyait menacée d'être abandonnée comme l'Argentine. Pour un temps, celui qu'il aurait fallu aux dirigeants grecs pour revenir à de meilleurs sentiments. Et, pour ce qui est des créances publiques, nul doute qu'elle ne risquera pas un affrontement avec le Club de Paris, l'UE et le FMI se chargeant de que sa dette ne se trouve pas techniquement en cessation de paiement.

Qu'a-t-on cherché avec la Grèce ? D'abord, sauver les banques et autres entités créancières qui pourront amortir dans leurs bilans les titres décotés sur la durée, en finançant para ailleurs sur fonds publics, avec les 130 milliards d'euros d'aide internationale, le remboursement (aux banques) de la dette restructurée, que les Grecs auraient eu bien de difficultés à payer sur leurs propres ressources. Notons encore la différence avec l'Argentine, qui rembourse sa nouvelle dette sans aide extérieure d'aucune sorte. Ensuite, il s'agissait d'éviter une contagion à d'autres pays de la région, comme le Portugal, l'Espagne, l'Italie et, à terme, la France. Dans le cas de l'Argentine, il n'y avait aucun risque de contagion, si ce n'est, dans une certaine mesure, pour l'Uruguay (qui en a d'ailleurs payé le prix).

A-t-on sauvé la Grèce ? Pour l'instant oui, mais pour combien de temps ? De nombreux experts doutent que le pays soit tiré d'affaire. Avec la restructuration, son ratio dette/PIB passera (au mieux) en huit ans de 160 % à 120 % alors que celui de l'Argentine est tombé de 113 % à 70 % immédiatement après l'échange de titres de 2005 (aujourd'hui, il est de 35 %). Mais, surtout, les mesures d'austérité mises en place et le manque de compétitivité structurelle de son économie, risquent de freiner durablement la Grèce, rendant illusoire un retour de la croissance dans un délai raisonnable. Rappelons que l'Argentine avait récupéré sa compétitivité en abandonnant, avant la restructuration, la parité fixe qui liait sa monnaie au dollar et consacrait l'essentiel de ses ressources à la relance de l'économie. Depuis, sa croissance a été de 8 % par an en moyenne.

 

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a écrit le 21/08/2012 à 15:31 :
L'Argentine à connu une période de croissance après avoir cassé la parité avec le dollar. La Grèce ne peut pas casser sa devise à cause de l'Euro (car l'Euro est sa devise). Mais pour l'Argentine ceci va avec une inflation de psychopathe. Je ne suis pas certain que ce soit ici un modèle viable pour la Grèce.
a écrit le 18/05/2012 à 11:24 :
Hé oui, solution que préconisait Marine Le Pen mais que l'on a accusé de ne rien connaître en économie...
Réponse de le 21/05/2012 à 16:56 :
Le réalisme est en fait l'esclavage du peuple sans le lui dire tout en lui donnant l'espoir de passer parmi le 1% de la population dirigeante...
a écrit le 18/05/2012 à 4:03 :
j'ai veçu la crise argentine car j'y étais sur place en 2001...et je suis retournée plusieurs fois apres...la dernière fois il y a juste quelques semaines... si bien la situation s'est bien amelioré, il y a toujours une grande inflation, on retrouve un kilo de riz sur place au même prix que un kilo de riz a paris... en ce qui concerne les vetements c'est carrement moins cher a paris... comment font t'ils? ils gagnent plus, le salaire moyen il y a 10 ans etait environ 1000 pesos, maintenant il est pas loin de 4000 pesos... bref si les prix montent les salaires ont bien grimpé aussi.

De plus le gouvernement a repris repsol pour avoir une autonomie dans son energie (gas et petrol), je ne trouve pas que nationaliser de cette façon était la meilleure de choses (ils auraient pu le faire autrement, en achetant des actions par exemple)
Mais le pays se releve petit a petit et ça fait plaisir de voir que les argentins peuvent au nouveau se permettre de voyager et vivre comme dans la pluspart de pays industrialisés.
a écrit le 17/05/2012 à 11:42 :
L'Argentine s'est rapidement redressée grâce à ses exportations massives de céréales (le soja argentin représentait 71% du soja importé en Chine en 2011) et parce qu'elle est producteur de pétrole (cf affaire Repsol). La balance commerciale argentine est excédentaire depuis 10 ans. Rien à voir avec la Grèce qui ne bénéficie pas des mêmes ressources. Ajoutons à cela les manipulations statistiques précédemment évoquées. Bref, comparer les deux pays revient à trouver des points communs entre une perceuse sans fil et une baleine franche : il faut beaucoup d'imagination...
a écrit le 16/05/2012 à 21:06 :
Concernant l'Argentine, compte tenu du flou sur les statistiques publiées, le taux de croissance moyen du PIB de ces dernières années est sujet à caution, sans doute largement surestimé, dans un pays où on ne sait pas si l'inflation est de 10, de 20%, ou plus. Si le PIB officiel progresse de 8% mais que l'inflation réelle est 10 points au dessus du chiffre officiel, cela signifie qu'en réalité, le PIB recule. Même chose pour le taux de pauvreté officiel touchant 3% de la population alors que l'estimation raisonnable de ce taux est plus proche de 25%.
Réponse de le 17/05/2012 à 18:02 :
Auriez des chiffres réel de l'inflation et de la pauvreté en France ou en Europe, car cela nous intéresserait.
Il semble soit le flou soit co-substantiel de toutes statistiques "officielles"
Réponse de le 17/05/2012 à 22:39 :
Rien à voir. Les statistiques des pays développés répondent à des normes claires, certes contestables, mais on peut en discuter de façon pertinente, notamment en ce qui concerne l'inflation et la pauvreté. En revanche, de nombreuses sources démontrent que les statistiques argentines sont vulgairement bidonnées par le gouvernement, pour cacher la misère.
a écrit le 16/05/2012 à 19:17 :
C'est quand même la preuve qu'on se fout de nous et qu'on ne pense plus qu'au système financier
Réponse de le 16/05/2012 à 21:07 :
Eh oui, l'Etat obèse a désespérément besoin du système financier pour survivre à tout prix.
Réponse de le 17/05/2012 à 15:34 :
Etat obèse, suite à
- cadeaux financiers aux multinationales et milliardaires sans interruptions depuis les années 80
- sauvetage des banques en 2008-2009, sans contrepartie

Game definitely over d'ici quelques semaines...
Réponse de le 18/05/2012 à 6:39 :
non c'est l'inverse,c'est le système financier obèse qui a besoin de l'état(obèse)
a écrit le 16/05/2012 à 17:17 :
Analyse de Roberto Lavagna

http://www.liberation.fr/economie/01012390907-nous-avons-sauve-les-gens-plutot-que-les-banques

On aimerait avoir en France des gouvernants de cette envergure.



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