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Margaret Thatcher a-t-elle causé la crise financière ?

Howard Davies, professeur à Sciences-Po-Paris (*)

Publié le 17 avril 2013 à 05:03

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Le Royaume-Uni enterre ce mercredi 17 avril sa "Dame de fer", décédée le 8 avril dernier à 87 ans. Retour sur un aspect particulier du bilan controversé de l'ancien Premier ministre, le "Big Bang" de la City de Londres, en 1986, à l'origine du plus vaste mouvement de déréglementation financière de l'histoire moderne qui s'est généralisé dans le monde entier et cause, pour certains, des déréglements qui ont conduit à l'éclatement de la bulle du capitalisme financier vingt ans plus tard.

Margaret Thatcher était une superstar aux Etats-Unis pour les personnes d'un certain âge, et les Américains sont surpris par les commentaires très divergents entendus dans la Grande Bretagne qu'elle a gouverné pendant 11 ans. Mais les Britanniques ne sont pas étonnés. Comme Tony Blair, Thatcher a longtemps été un produit britannique qui toujours eu plus de succès sur les marchés étrangers qu'à domicile !

Tous les aspects de son héritage sont sérieusement controversés. A-t-elle fait preuve de préscience concernant les problèmes de l'union monétaire européenne ou a-t-elle laissé l'Angleterre isolée à la lisière du continent ? A-t-elle créé un nouvel élan économique, ou a-t-elle laissé la Grande-Bretagne amèrement divisée, avec plus d'inégalités et moins de cohésion qu'auparavant ? A-t-elle anéanti la puissance des intérêts acquis et créé une véritable méritocratie, ou a-t-elle fait des banquiers et des financiers la nouvelle élite, avec de désastreuses conséquences ?

L'un des sujets passé à la loupe est en effet sa réforme de la City de Londres à la fin des années 80. En 1986, son gouvernement a joué un rôle important dans ce que l'on a appelé le "Big Bang". Techniquement, le principal changement fut de mettre fin à la "capacité unique" par laquelle un négociateur boursier pouvait agir soit comme intermédiaire, soit comme contrepartie en principal, mais pas les deux.

Avant 1986, il y avait des courtiers qui agissaient pour le compte de clients, et des intermédiaires qui tenaient le marché, et les deux ne devaient jamais se croiser. La réforme a permis à Londres d'accueillir de nouvelles institutions, surtout les principales banques d'investissement américaines.

Le premier effet et le plus évident fut la fin des longs déjeuners. Débutant par un gin tonique peu après midi et finissant avec un brandy Napoléon à 15 heures, le déjeuner d'avant le Big Bang était souvent le moment le plus ardu dans la journée d'un courtier en bourse dans la City. Cette chaleureuse culture prit fin peu après l'arrivée en ville des dynamiques et effrontés Américains qui travaillaient même à l'heure du petit-déjeuner...

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Mais certains estiment qu'il y eut aussi des inconvénients. Philip Augar, auteur de The Death of Gentlemanly Capitalism (La Mort du capitalisme courtois, ndt), pense que les caractéristiques positives de la City ont été abandonnées avec les mauvaises, » et les réformes de Thatcher « nous ont mis sur le sentier chaotique de la crise financière. »

Jusqu'à quel point cette charge est-elle justifiée ? Peut-on réellement retrouver les racines de la crise actuelle dans les années 80 ? La Dame de fer fut-elle un des auteurs des malheurs actuels du monde ?

Ancien ministre des Finances de Mme Thatcher, Nigel Lawson le conteste. (Pour tout dire, j'étais l'un des conseillers de Dawson dans les années 80). Il précise que les réformes étaient accompagnées de nouvelles règlementations. Le Financial Services Act de 1986 a mis fin au régime de pure auto-règlementation. Les intérêts financiers s'y sont fortement opposés à l'époque, considérant que cela ne constituait que la face visible d'un iceberg, bien qu'ils ne pouvaient imaginer quelle deviendrait finalement la taille de cet iceberg.

Il est aussi difficile de trouver les origines de l'explosion du crédit dans les années 80, et la prolifération d'instruments financiers exotiques et mal compris qui ont été au c?ur de la crise de 2007-2008. Les tendances les plus dangereuses, y compris la progression des déséquilibres globaux et la dramatique financiarisation de l'économie, se sont dangereusement accélérées à partir de 2004.

On se souvient que Mme Thatcher, qui avait peu de goût pour le crédit, avait déclaré : « Je ne crois pas aux cartes de crédit. » Elle avait en effet une philosophie rigoureuse sur l'emprunt : « Le secret du bonheur est de vivre selon ses revenus et de payer ses factures à temps. »

Dictature du marché

Mais il se peut que des liens entre le Thatchérisme et la crise se retrouvent à un niveau plus profond. Son mantra, « Vous ne pouvez pas aller à l'encontre des marchés, » a contribué à installer un état d'esprit dans lequel les gouvernements et les banques centrales ont été réticents à remettre en question les tendances insoutenables des marchés.

Mme Thatcher faisait spécifiquement référence aux dangers de la fixité des taux de change, et ne peut certainement pas être considérée comme l'un des principaux architectes de ce que l'on a appelé « l'hypothèse des marchés efficients. » Mais elle croyait fermement dans l'expansion des marchés privés et était naturellement méfiante de l'intervention de l'état. Comme l'avait exprimé l'économiste et banquier central aujourd'hui décédé, Tommaso Padoa-Schioppa, Mme Thatcher « a déplacé la frontière entre les marchés et le gouvernement, élargissant le territoire des premiers aux dépends du second. » Padoa-Schioppa estimait que cette situation était le facteur qui avait contribué à freiner l'intervention au bon moment des autorités américaines et britanniques avant la crise de 2007-2008.

Mme Thatcher n'était certainement pas l'amie des banquiers centraux. Elle est restée, jusqu'au bout, hostile à l'indépendance de la banque centrale, s'opposant régulièrement à l'avis de ses Chanceliers d'autoriser la Banque d'Angleterre à contrôler les taux d'intérêt. Elle craignait que les banques centrales, indépendantes, ne servent les intérêts de leurs « clients » bancaires, plutôt que ceux de l'économie dans son ensemble.

Elle était particulièrement hostile à ce qu'elle considérait comme une indépendance excessive de la Banque Centrale Européenne. Dans son dernier discours au Parlement en tant que Premier ministre, elle s'en était prise à la BCE comme une institution « qui ne devait rendre de comptes à personne, » attirant l'attention sur les implications politiques d'une centralisation de la politique monétaire, et prévoyait très justement les dangers d'un « déficit de démocratie » qui inquiète aujourd'hui beaucoup de personnes en Europe, et pas uniquement à Chypre ou au Portugal.

Donc, dans la sphère financière comme ailleurs, il y a du bon et du moins bon dans l'héritage de Mme Thatcher. Sa conviction, voisine de celle de Alan Greenspan, dans le principe d'auto-correction des marchés financiers, et sa révérence pour l'intégrité des mécanismes de prix, semblent bien moins fondées aujourd'hui qu'elles ne l'étaient dans les années 80. Donc dans ce sens, elle peut être considérée comme ayant facilité l'arrogance des marchés qui a prévalu jusqu'en 2007.

D'un autre côté, il est difficile d'imaginer qu'un gouvernement Thatcher ait pu mener une politique budgétaire souple dans les années 2000. Et il est tout aussi peu probable que si elle avait pu faire les choses à sa manière, la zone euro serait le chameau - produit par une commission à qui l'on avait demandé de concevoir un cheval - qu'elle est devenue aujourd'hui.

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(*) Howard Davies, ancien directeur de l'Autorité des services financiers britannique, vice-gouverneur de la Banque d'Angleterre et directeur de la London School of Economics, est actuellement professeur à Sciences-Po-Paris.

Copyright: Project Syndicate, 2013.
www.project-syndicate.org

Howard Davies, professeur à Sciences-Po-Paris (*)

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