Croissance : une absence coupable de volonté politique en Europe

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Commissaire général à la statégie et la prospective (ex Plan), Jean-Pisani-Ferry apelle à une sursaut en Europe en faveur d'une politique de croissance
Commissaire général à la statégie et la prospective (ex Plan), Jean-Pisani-Ferry apelle à une sursaut en Europe en faveur d'une politique de croissance
La "reprise" actuelle est bien insuffisante, notamment pour faire reculer le chômage. Une stratégie de croissance est possible en Eujrope, manque la volonté politique. Par Jean Pisani-Ferry, commissaire général à la stratégie et à la prospective

 Dans la plupart des pays européens, le PIB par habitant se situe aujourd'hui en-dessous du niveau enregistré il y a six ans. Dans certains cas, comme en Grèce, en Italie et en Irlande, il a perdu plus de dix points de pourcentage. Même en Allemagne, où les chiffres du PIB sont les plus élevés, la croissance moyenne s'est révélée anémique ces six dernières années.

 Six millions d'emplois disparus

Difficile de surestimer les conséquences négatives de cet état de fait. Depuis 2008, l'Union européenne a vu quelque six millions d'emplois disparaître. Nombre des jeunes qui sont entrés sur le marché du travail ces dernières années ne parviennent pas à trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences, et en paieront certainement le prix au cours de leur carrière. Quant aux gouvernements, ils peinent à relever ce défi impossible qui consiste à équilibrer les finances sur fond de baisse des recettes. Enfin, et pire encore, les entreprises commencent à délaisser l'Europe dans le cadre de leurs plans d'investissement, ouvrant la voie à l'érosion perpétuelle de la dynamique globale.

 Faire de la croissance une vraie priorité

Dans un tel contexte, il est crucial de faire de la croissance la priorité de l'agenda politique. Or, bien que les belles promesses de l'Union européenne et des différents États abondent dans cette direction, ces acteurs n'ont pour lors élaboré aucune stratégie efficace de revitalisation de l'économie.

Au sein de la zone euro, on se contente d'espérer que l'accalmie des marchés de la dette souveraine, que le ralentissement de l'ajustement budgétaire, et que le soutien apporté par la politique monétaire de la Banque centrale européenne permettront d'enclencher une reprise durable.

 

La reprise actuelle, bien trop faible

 Bien qu'il y ait là un espoir réaliste, la reprise aujourd'hui anticipée ne saurait suffire à compenser les conséquences défavorables des six dernières années. Les gains de productivité qui ont fait défaut au cours de cette période sont perdus à jamais : beaucoup de chômeurs de longue durée ou d'individus sortis du marché du travail ne retrouveront sans doute pas d'emploi, et l'Europe aura de la chance si la croissance de sa productivité s'accélère un tant soit peu pour s'approcher des niveaux d'avant-crise - cela serait mieux que rien, mais bien peu satisfaisant.

 

 Rien à voir avec les Etats-Unis

 Les choses sont totalement différentes aux États-Unis, où la croissance est au cœur de tous les agendas : la Réserve fédérale s'est fixée l'objectif d'un taux de chômage inférieur à 6,5%, tandis que les entreprises ont su voir dans la récession une opportunité de se réorganiser et d'optimiser leur efficacité. Les effets durables du choc de 2008 devraient beaucoup moins se faire sentir qu'en Europe.

Pourquoi alors l'Europe ne fournit-elle pas davantage d'efforts en direction d'un retour à la croissance ? Sans doute la plupart des dirigeants européens vous répondront-ils qu'ils ont été contraints de faire face à des problématiques plus urgentes depuis l'explosion de la crise grecque en 2010. Mais bien qu'une grande partie de l'attention politique se soit en effet axée sur l'extinction des différents incendies financiers, cette réponse n'est pas satisfaisante: depuis l'été 2012, époque à laquelle le président de la BCE Mario Draghi a su convaincre les marchés que la zone euro ne volerait pas en éclats, l'Europe a bénéficié d'un répit suffisant pour appréhender l'impératif de la croissance, opportunité qu'elle est loin d'avoir saisie.

 Pas de consensus sur les moyens de doper la croissance…

 Une deuxième explication consiste à affirmer qu'il y aurait effectivement consensus sur le but à atteindre, mais pas sur les moyens d'y parvenir. Encore une fois, il y a là une part de vérité. Les partisans de Keynes font valoir que l'Europe ne saurait connaître la croissance qu'à condition d'axer les politiques sur l'accroissement de la demande globale, et pointent du doigt la précipitation de la consolidation budgétaire ainsi que le manque d'agressivité de l'assouplissement monétaire pour expliquer la perte de dynamique.

Par opposition, le camp adverse considère les faiblesses structurelles et les déséquilibres internes comme autant de barrières majeures à la croissance; tandis que du côté des partisans de l'offre, la critique vise la lenteur des réformes économiques et sociales.

 … mais un compromis est toujours possible

Cette absence de consensus quant à la nature du problème complique de toute évidence un accord autour d'une solution. Mais, encore une fois, l'explication avancée n'est pas totalement convaincante. Nombre de désaccords de ce type se sont déjà produits par le passé - et pas seulement en Europe. Dans la mesure où la volonté est là, le compromis est largement possible. Pour reprendre la célèbre formule du prix Nobel d'économie Paul Samuelson, la raison pour laquelle nous avons deux yeux n'est autre que la nécessité de garder un œil sur l'offre, et l'autre sur la demande.

 

Certains ne veulent pas vraiment de la croissance

 Une autre explication, plus profonde et plus préoccupante, consiste à affirmer que le désir de croissance de l'Europe ne serait pas assez fort. Certains ont en effet acquis la conviction que, compte tenu de ses conséquences pour l'environnement, la croissance économique ferait plus de mal que de bien, considérant que nous devrions profiter de la crise pour passer à une économie plus sobre. Selon cette conception, l'agenda de la croissance s'apparenterait à une sorte de cheval de Troie de la négligence écologique - trahie par exemple par la mise en place d'une réglementation environnementale plus clémente envers les entreprises, ou encore par l'exploration du gaz de schiste.

D'autres perçoivent l'appel à la croissance comme un prétexte permettant de fragiliser la protection du travail, ou de justifier le creusement des inégalités de revenus. Ils craignent qu'au lieu de générer les avantages promis, la mise en place de réformes douloureuses ne fasse pencher l'équilibre des pouvoirs et des revenus en faveur des patrons.

 

La croissance n'est pas un objectif ultime

 Écologistes et partisans du travail émettent un argument intéressant lorsqu'ils insistent sur l'idée selon laquelle la croissance ne devrait pas constituer l'objectif ultime des politiques économiques. Ils ont raison de rappeler que la qualité de ces politiques - en termes de préservation de l'environnement, de conditions de travail ou encore de répartition des revenus - a également son importance. Ils ont par ailleurs raison de craindre qu'une trop grande priorité à la croissance ne serve d'excuse à un certain nombre de choix sociaux discutables.

 

Mais la stagnation n'apporte aucune solution

 

En revanche, ils ont tort de conclure que le fait de négliger la croissance permettrait de mieux servir leurs propres intérêts. La stagnation n'est une solution à aucun problème; bien au contraire, elle comporte de sérieux risques.

Ce qu'oublient les partisans de l'état d'équilibre, c'est que la stagnation ou le déclin des revenus contribueraient à renforcer la résistance à l'augmentation des taxes sur les combustibles fossiles, et à retarder l'investissement dans les technologies vertes (et par conséquent la transition vers de nouvelles industries, ainsi que la création d'emplois meilleurs).

De plus, le manque de croissance aboutirait quasi-inéluctablement à la fin d'un modèle social européen si fréquemment vanté. L'État-providence ne peut exister que si les recettes augmentent parallèlement aux exigences de dépense ; une stagnation prolongée conduirait inévitablement à un démantèlement de ce modèle pièce par pièce. Au bout du compte, le dénouement économique envisagé par ces détracteurs de la croissance menacerait précisément les objectifs qui sont les leurs.

 

Un pacte global

Afin de surmonter l'impasse actuelle, et de libérer son propre potentiel économique, l'Europe a besoin d'un nouveau « pacte » (pour utiliser le jargon du moment), qui appréhende à la fois les questions du déclin de la demande, des obstacles aux gains de productivité, et de la qualité de la croissance. L'élaboration et la mise en œuvre d'un tel projet n'ont rien d'impossible - un certain nombre de ses composantes existant d'ores et déjà. Non, ce qui fait défaut n'est autre que l'existence d'une arène politique au sein de laquelle les discussions de l'Europe autour du besoin de croissance pourraient prendre forme. Il y a là une nécessité des plus urgentes.

 

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Jean Pisani-Ferryenseigne à la Hertie School of Governance de Berlin

 Copyright Project Syndicate

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Commentaires
a écrit le 07/11/2013 à 12:53 :
Cet article contient de tristes constations bien connues, mais il n'apporte malheureusement aucune solution, ni même aucune piste de réflexion. Peut-être parce qu'il faudrait tourner le dos à la politique française actuelle ? Et que pour un commissaire européen et français, ce serait politiquement incorrect ?
a écrit le 07/11/2013 à 10:40 :
Europe populaire partage beaucoup des vues exprimées. Plus précisément, Europe populaire, parti humaniste récemment créé et présidé par Cyril Benjamin Castro, défend l’idée d’une Europe fédérée réunissant dix pays de l’UE dans une dizaine de domaines (énergie, santé, environnement…). Ses solutions se veulent concrètes. www.europe-populaire.eu / europop@europe-populaire.fr
a écrit le 06/11/2013 à 22:35 :
Donc si j'ai bien compris, la crise c'est la faute des écolos décroissants et des syndicalistes. Ces deux groupes ne voudraient pas de croissance, ce qui fait dire à JPisani Ferry qu'il y aurait "une absence coupable de volonté politique en Europe".
Autrement dit, conformément à la bonne vieille pensée réactionnaire, JPF pense que l'Europe est sous influence de minorité gauchistes agissantes :les écolos et les syndicalistes. C'est bien connu, l'Europe est un enfer éco-socialiste.

En vérité tout irait mieux si l'euro explosait. JPF le sait mais il est un promoteur fanatique de l'euro. Il se livre à un misérable exercice de propagande visant à occulter la responsabilité de la monnaie unique. Il tient des propos tout simplement stupides.
Réponse de le 07/11/2013 à 18:40 :
Bien vu ,sur les plateaux télé tous ce petit monde d économistes patentés font quelques pas arrieres ; l inflation devient à la mode la monnaieils en parle , mais l oreillette du chef débatteur raisonne et d un signe tout le monde se tait.
Réponse de le 07/11/2013 à 18:40 :
Bien vu ,sur les plateaux télé tous ce petit monde d économistes patentés font quelques pas arrieres ; l inflation devient à la mode la monnaieils en parle , mais l oreillette du chef débatteur raisonne et d un signe tout le monde se tait.
Réponse de le 07/11/2013 à 18:41 :
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Réponse de le 07/11/2013 à 18:42 :
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Réponse de le 07/11/2013 à 18:42 :
Bien vu ,sur les plateaux télé tous ce petit monde d économistes patentés font quelques pas arrieres ; l inflation devient à la mode la monnaieils en parle , mais l oreillette du chef débatteur raisonne et d un signe tout le monde se tait.
Réponse de le 07/11/2013 à 18:42 :
Bien vu ,sur les plateaux télé tous ce petit monde d économistes patentés font quelques pas arrieres ; l inflation devient à la mode la monnaieils en parle , mais l oreillette du chef débatteur raisonne et d un signe tout le monde se tait.
Réponse de le 07/11/2013 à 18:43 :
Bien vu ,sur les plateaux télé tous ce petit monde d économistes patentés font quelques pas arrieres ; l inflation devient à la mode la monnaieils en parle , mais l oreillette du chef débatteur raisonne et d un signe tout le monde se tait.

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