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« Le premier problème de la France, ce sont ses institutions » Laurence Parisot

Propos recueillis par Jean-Christophe Chanut et Fabien Piliu

Publié le 26 septembre 2014 à 08:10 - Mis à jour le 26 septembre 2014 à 08:24

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Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef, livre son diagnostic sur l'état de la France. Pour elle, les institutions ne sont plus adaptées à un monde en perpétuel mouvement. Elle donne aussi son avis sur la politique de l'offre, la construction européenne... Elle ne nie pas vouloir entrer bientôt dans l'arène politique.

LA TRIBUNE - Quel regard portez-vous sur la situation économique actuelle ?

LAURENCE PARISOT - L'économie française est dans un état préoccupant. Mais le plus grave, c'est que les Français ont perdu confiance en la capacité de notre pays à rebondir. Ils sont d'autant plus anxieux qu'ils ne voient pas quelles pourraient être les solutions pour sortir de la crise.

Ce pessimisme vous inquiète ?

Oui, car il paralyse. On dit souvent que croissance rime avec confiance, mais l'inverse vaut également. Bien sûr, certaines situations personnelles sont très délicates. L'augmentation continue du nombre de demandeurs d'emploi est terriblement anxiogène.

Mais l'économie tricolore a de nombreux atouts à faire valoir et il faut bien arrêter l'autocritique ! Je note avec satisfaction que la France a cessé de perdre des places au classement de l'attractivité établi par le Forum économique mondial, grâce à l'accord sur le marché du travail de janvier 2013. C'est un début.

Selon vous de quel mal principal souffre le pays ?

Le problème est certes économique. Mais il est aussi politique. Ayant vu les choses avec la double casquette de présidente du Medef et de chef d'entreprise de l'IFOP, j'en suis arrivée à la conviction que notre premier problème est institutionnel. Dans le monde actuel, il faut aller vite. Or nos institutions, très solides - et c'est l'oeuvre du général de Gaulle -, ne permettent pas de réagir convenablement dans un monde incertain où s'enchaînent les crises financières et géopolitiques. Il faut de nouveaux mécanismes qui laissent du jeu aux différents acteurs.

En Allemagne ou en Suisse, la structure fédérale des États permet de ne pas concentrer l'ensemble des pouvoirs dans les mains d'un seul homme, comme en France. Je salue sur ce point la réforme territoriale, portée par le président de la République. Elle est importante et courageuse, mais il ne faut pas s'arrêter là. Les nouvelles régions devront se penser différemment et se placer dans une dimension européenne.

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Le mode de scrutin français entraînant une bipolarisation de la vie politique empêche aussi le vote de certaines réformes : provoquons un débat institutionnel sur ces questions qui dépassent le clivage droite/gauche et trouvons de nouvelles majorités ! Ce sera, de plus, nécessaire pour lutter contre la montée des extrêmes, notamment du Front National !

En déployant une politique de l'offre, le gouvernement a-t-il pris la mesure des maux qui paralysent les entreprises ?

En partie. Les efforts du gouvernement sont louables. Le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi [CICE] est une mesure utile car elle permettra de relancer l'investissement des entreprises. C'est un point essentiel, car sans investissement, les entreprises continueraient à perdre du terrain face à leurs concurrentes étrangères. Je regrette toutefois que cette stratégie n'ait pas été mise en place plus tôt, dès 2006, lorsque la compétitivité des entreprises a commencé à décrocher nettement.

Je regrette également que l'on continue à créer une ligne de démarcation entre l'industrie et les services, alors qu'ils sont le principal moteur de l'économie française et qu'il n'existe presque plus d'acteur industriel pur. Tous les grands noms de l'industrie ont depuis longtemps développé des activités de services sans lesquelles ils ne pourraient faire progresser leur chiffre d'affaires.

À cause de cette distinction factice, l'immatériel et le numérique voient leurs possibilités de développement bridées, alors qu'ils pourraient être les pôles de croissance du futur. Il y a urgence à créer des outils notamment dans le domaine de la fiscalité du capital et dans le droit du travail enfin adaptés à la modernité de ces entreprises.

Faut-il également relancer la demande ?

Oui, mais à l'échelle européenne. Si les carnets de commandes ne se remplissent pas, l'aversion au risque restera élevée dans les entreprises. Les embauches, l'innovation et les exportations ne doivent pas rester bloquées. Mais au regard de l'état des finances publiques, déployer une stratégie de relance est quasiment impossible !

C'est précisément pourquoi l'Union européenne doit intervenir, notamment via l'émission de project bonds qui financeraient des programmes de grands travaux capables de mobiliser les entreprises européennes, de stimuler les énergies et favoriser les synergies entre elles. Une telle stratégie donnera aux citoyens européens l'image concrète du futur de l'Europe. J'ai accueilli avec enthousiasme le lancement en juillet du premier project bond français et européen, lié au très haut débit. Mais il faut aller beaucoup plus loin.

Avez-vous des exemples en tête ?

La transition énergétique est dans tous les esprits : pourquoi l'Europe ne mobiliserait-elle pas les constructeurs automobiles, les électriciens et les opérateurs de travaux publics européens en finançant, via des project bonds, les équipements et les infrastructures ouvrant la voie au développement du véhicule électrique ? D'une manière générale, la question des réseaux d'énergie peut être au coeur de la croissance européenne.

Relance des débats sur les 35 heures, sur les seuils sociaux... Avez-vous le sentiment que ce sont là les vraies pistes pour favoriser l'emploi ?

Je n'aime pas que des débats aussi fondamentaux soient devenus des totems, purement symboliques, mais ayant force de rassemblement. Les 35 heures en sont un, si bien qu'on ne peut plus en parler. Les entreprises devraient pouvoir adapter leurs horaires en fonction de la conjoncture et du carnet de commandes. Il y a bien eu des assouplissements techniques permettant de moduler le temps de travail, mais ni les DRH ni les hommes politiques n'osent aborder le sujet. On constate une situation de blocage.

De même sur les seuils : or, si l'on déplaçait les curseurs, par exemple en instaurant les nouvelles obligations à partir de 80 salariés et non plus 50, cela aurait un effet, pas massif certes, mais néanmoins sensible sur l'emploi.

Y a-t-il une réforme, un projet que vous regrettez de ne pas avoir portée quand vous étiez à la tête du Medef ?

Oui, j'ai un regret. Celui de ne pas avoir eu le temps de porter la réforme des prud'hommes. Il y a en France un million d'entreprises qui ont entre 1 et 10 salariés. Elles craignent de grandir par peur de se heurter systématiquement aux prud'hommes en cas de licenciement. Un système moins anxiogène serait plus fructueux. Il faut des magistrats professionnels pour remplacer les actuels juges élus par leurs pairs. La décision prud'homale est aujourd'hui paritaire, cela conduit à des marchandages sous prétexte de recherche de consensus entre représentants des salariés et employeurs. Ce qui est totalement bancal et n'apporte pas l'assurance du droit. Voilà ce qui inquiète les entreprises et empêche les TPE d'être le gisement d'emplois attendu.

On vous prête l'envie d'entrer dans l'arène politique ?

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En fait, je me veux comme force de propositions. Mais, j'attends de voir ce qui va se passer dans les semaines et mois à venir, et je suis bien certaine que beaucoup de choses vont arriver à l'UMP, à l'UDI et au PS. En revanche, j'ai un engagement extrêmement clair contre l'extrême droite et Marine Le Pen. Et puis, il n'y a pas que la politique, il peut y avoir des engagements via l'entreprise, là où des innovations européennes sont possibles.

Propos recueillis par Jean-Christophe Chanut et Fabien Piliu

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