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2017, l'année 1994 des blockchains pour la finance ?

Daniel Tourre

Publié le 27 novembre 2017 à 11:30 - Mis à jour le 27 novembre 2017 à 12:05

Le Quotidien Numérique

25 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Il est intéressant de faire un parallèle entre la naissance du World Wide Web et celle de la blockchain, et d'en tirer des leçons pour l'avenir de cette nouvelle révolution qui s'annonce. Par Daniel Tourre, business analyst pour les banques de marché.

1994 est l'année où le World Wide Web est né, l'année 0 d'une innovation dont certains ont tout de suite senti, à juste titre, les énormes bouleversements qu'elle allait entraîner. Une année 0 où déjà des sociétés tentaient de se positionner avec  une page web maigrichonne pas beaucoup plus sophistiquée qu'une brochure de quelques pages A4.Une année 0 avec des services à bâtir, par des sociétés à bâtir, dans un cadre législatif à bâtir avec des technologies encore largement à bâtir sur fond d'annonces tonitruantes.

Au vu du nombre de choses à bâtir, l'année 2017 des blockchains pour la banque ressemble beaucoup à l'année 1994 du World Wide Web. Sauf que l'année 1994 est déjà passée par là et que personne ne veut rater le train cette fois. Sauf que, petit détail, on connaît l'année 1994, 2004 ou 2014 du WWW, alors qu'à vrai dire, personne ne connaît encore vraiment l'année 2027 ou 2037 des blockchains dans la finance.

Un fond d'annonces tonitruantes

Les annonces tonitruantes sont présentes, même si on s'interroge parfois sur leur périmètre exact. James Disney, directeur des investissements informatiques du Crédit Suisse, nous a gratifié d'un "Sky's the limit" en citant une expérience interne ayant permis de faire passer la gestion de la dette d'un LBO de 30 jours à quelques minutes grâce à une blockchain, sans malheureusement beaucoup de détails.

Annonces tonitruantes qui suscitent parfois l'ironie. Le projet blockchain appliqué à la finance le plus en vue, celui de la Depository Trust Company et d'Axonie n'aurait sans doute suscité qu'une indifférence polie au vue de ses résultats concrets s'il n'avait pas utilisé une blockchain comme moteur de sa solution. Réduire le taux d'erreur d'enregistrement d'un produit dérivé n'a jamais fait vibrer les foules, mêmes spécialisées dans la finance.

Des services à bâtir

Les services à bâtir émergent en s'appuyant en particulier sur deux concepts de la blockchain : le registre distribué et le contrat intelligent (ou malin).

Le registre décentralisé est une base de données cryptée, partagée, répliquée sur de nombreux serveurs dont l'intégrité est garantie par un système de vote. Et il se trouve que le monde de la banque a énormément de registres avec des saisies multiples d'une même opération dans chaque système informatique propriétaire de chaque acteur, client, dépositaire, régulateur... Une opération financière est en général saisie dans 10 à 15 bases de données distinctes durant sa vie, avec les coûts d'interface, de réconciliation ou de disparité que cela implique. Une saisie unique dans un registre commun partagé entre toutes les parties prenantes d'une opération induirait immédiatement une énorme économie de temps et d'argent.

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Le contrat malin est un petit programme effectuant automatiquement des versements ou des transferts de titres selon des clauses conditionnelles codées, et des montants chargés préalablement. Il permet donc d'automatiser certains événements de la vie d'une opération (versements) mais surtout il remplace le tiers de confiance, organisation indépendante de la transaction et qui en garantit le bon déroulement. Là encore, les applications potentielles pour les banques, grandes utilisatrices de tiers de confiance, sont immenses. Si une application peut garantir de manière certaine et indépendante, un transfert d'argent ou de titres de propriété, sans passer par une organisation tierce et un protocole compliqué, les gains en temps et en argent pour les millions d'opérations concernées chaque jour peuvent bouleverser le paysage bancaire.

Registres distribués, contrats malins, ces technologies sont riches en promesses, mais encore immatures technologiquement pour répondre aux exigences fortes en sécurité et en montée en charge de l'activité quotidienne d'une grande banque.

Un cadre juridique à bâtir

Le cadre juridique reste lui encore embryonnaire, même si de nombreuses instances de régulation comme l'ESMA ou de normes comme l'ISDA s'emparent du sujet. Car le secteur de la banque est extrêmement régulé. Aucun service innovant basé sur la blockchain ne peut se développer sans d'abord adapter le cadre réglementaire. Un Uber, un Airbnb ou un Amazon ne pourraient pas émerger dans la banque en utilisant à l'identique le cadre juridique en place, ou en se développant d'abord jusqu'à un poids critique avant d'induire des adaptations légales. Dans le secteur de la banque, toute entreprise innovante - ou service révolutionné par des acteurs existants - devra très  vite attendre la case "modification de la réglementation ou de la loi" pour sortir de l'expérience confidentielle. Le plafond de verre de la réglementation est ici en béton armé.

Risque systémique, blanchiment, chambres de compensation obligatoires, reporting réglementaire, à chaque pas, des obligations légales existent, souvent pensées pour une technologie centralisée entre gros acteurs. La tâche actuelle pour le régulateur est très compliquée : penser de nouvelles réglementations sur des technologies prometteuses, pas encore mûres, mais que la réglementation actuelle pourrait tuer, le tout en anticipant les nouveaux risques. Personne n'a envie dans 10 ans de se retrouver avec une crise violente induite par des contrats malins réagissant en chaîne, automatiquement, à une situation imprévue, ou à des millions de titres de propriété ou d'opérations altérés ou effacés par une faille dans un registre distribué, lieu unique de leur enregistrement.

Des entreprises à bâtir

Dans ce monde à bâtir, des startups commencent à proposer des produits exploitant une large partie des bénéfices des blockchains. C'est par exemple le cas de VariabL qui s'attaque à l'immense marché des dérivés par l'un des produits dérivés le plus adapté au contrat malin: le CFD, produit simple et aux positions assez courtes dans le temps. Le Contract For Difference met en relation un acheteur et un vendeur faisant un pronostic inverse sur l'évolution du prix d'un sous-jacent, sans forcément posséder ce sous-jacent. A terme, lorsque le prix est connu, la partie qui se trompe paie la différence (parfois avec un effet de levier) à la partie gagnante.

Développé sous Solidity et déployé sur Ethereum, le CFD de VariabL met donc en relation deux participants dans une blockchain, enregistre leurs pronostics (actuellement uniquement sur le prix de l'Ethereum en dollar) en même temps qu'il encaisse le montant maximum de leurs pertes possibles. Au terme choisi par les participants, le contrat malin, sans intervention extérieure, récupère le cours, identifie le participant gagnant et le montant à lui verser, puis reverse la couverture non utilisée de l'autre participant et clôture le CFD.

"Les débuts sont prometteurs mais la marche importante sera l'adaptation de la réglementation aux spécificités d'un contrat intelligent sur la blockchain", explique l'un des fondateurs de VariabL, Simon Poltrot. "Nos CFD n'ont pas besoin par exemple d'une chambre de compensation puisque cette fonction est prise en charge par la nature même du contrat intelligent, autonome et préalablement chargé avec les montants futurs à décaisser."

2018, Année 1

En 1995, des PME rajoutent un "e-" devant leur raison sociale dès qu'elles ont un modem 56k, Yahoo! est fondé tandis qu'Altavista prend son essor. Amazon a un an, Google n'existera pas avant 4 ans et Facebook mettra 9 ans à apparaître. C'est finalement très court, mais l'année 0 du WWW n'impliquait pas, comme les blockchains, des changements aussi profonds sur des piliers de l'économie de marché comme les titres de propriété ou le droit des contrats (et pour le monde bancaire une remise en question frontale de pans entiers de la réglementation).

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Entre impatience et lucidité, le monde de la banque se prépare à une révolution potentielle dont le rythme sera dicté bien sûr par les avancées technologiques, mais autant, sinon plus, par les adaptations réglementaires ; une ligne de crête difficile à distinguer entre deux précipices : d'un côté l'étiolement des atouts de ces innovations dans un carcan législatif trop rigide et, de l'autre, l'ouverture d'une boite de pandore d'instabilité. Il va falloir des équilibristes à l'AMF ou à l'ESMA.

Daniel Tourre

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