Avantages et inconvénients de la politique climatique à l'américaine
Stefan Ambec et Claude Crampes
Stefan Ambec et Claude Crampes
Le 16
août 2022
marquait l
'aboutissement
de tractations intenses qui se sont soldé
e
s par
un vote très serré au Congrès
(51 voix pour, 50 contre)
. Ce
jour-là,
le président Joe Biden signait
le décret d'application d
e
la première
politique climatique d'envergure
décidée au niveau fédéral
: l'Inflation Reduction
Act
(IRA)
.
Afin de s'assurer l'appui du
très conservateur
sénateur
démocrate
Joe
Ma
n
chin
qui a
fait fortune dans le charbon
, le projet de
faire payer
les émissions
de
CO2
un temps
évoqué
a été abandonné. Seule une taxe
sur l
es émissions de méthane issue
s
de l'extraction des énergies fossiles subsiste.
Dans sa forme défi
n
itive
,
l'IRA engage des dépenses à hauteur
de
392 milliards de dollars sous forme d'exemptions fiscales, de prêts ou de subventions, pour des investissements dans des technologies décarbonées
: les énergies renouvelables
éolien
ne
et solaire
, le stockage de l'énergie, le nucléaire, les voitures électriques, l'efficacité énergétique, ainsi que la capture et la séquestration du carbone.
Ce choix contraste avec celui de l'Union européenne
qui
a
fait
du
système d'échange de quotas d'émission
le pilier de sa politique climatique.
Chaque tonne de
CO2
émis
e
dans l'atmosphère par combustion des énergies fossiles
coûte
actuellement
environ
85 euros
aux industriels
et électriciens européen
s
assujettis
. Ce système
a vocation à
être étendu
à d'autre secteurs et renforcé par un mécanisme de tarification du carbone à la frontière.
Plutôt que d'augmenter le coût des énergies fossiles
par une tarification du carbone
, l
es Etats-Unis ont préféré
réduire
le
coût des équipements qui produisent ou utilisent l'électricité décarboné
e
.
Un
compromis
politique qui
a permis de faire pencher la balance
sénatoriale
du côté de l'adoption
mais
qui n'est pas sans
effets
négatifs
.
Une
étude récente
a
évalué
l'impact de l'IRA sur les prix de l'électricité
. Dans l
e graphique
reproduit ci-dessous, l
es auteurs
compare
nt
les prix
en dollars du mégawattheure électrique
sur le marché de gros aux Etats-Unis
sous le régime de
l'IRA (courbe bleu), sans l'IRA (courbe grise) et
dans le cadre d'
une politique climatique « à l'européenne » basée sur un prix du CO2 (courbe jaune)
.
Les trois ensembles de données sont reclassés de façon décroissante
en fonction
du pourcentage
des
8.760
heures de l'année.
.

Clairement, l'IRA
atteint un de ses objectifs
:
réduire l
'inflation du coût de l'énergie
. M
ais au prix d'un perturbation
sérieuse du marché de l'électricité
.
On voit que la courbe bleue touche puis passe sous l'axe horizontal autour de 55% des heures, ce qui signifie que l
e prix du
mégawatt-heure
(
MWh
)
sera nul
,
voire négatif
,
près de
la moitié du temps
.
P
endant presque
4.000 heures par an les exploitants de fermes éolienne ou solaire n'encaisseront rien ou devront
payer pour se débarrasser de la surproduction d'électricité.
On voit aussi que la courbe bleue est celle qui présente la plus forte amplitude. Autrement dit,
l
a volatilité
des prix
s'accroît considérablement
, ce qui
augmente
le
s
risque
s
d
'
un investissement
dans la production d'électricité
.
Tout cela ne se
produirait
pas en tarifant les émissions de CO2
(courbe jaune)
. L
es prix auraient été stables et positifs (de l'ordre de 50 dollars le MWh)
.
M
algré
la
baisse drastique des prix de gros,
l'
IRA entrainera
une réduction
modeste
du prix de détail
de l'ordre de 2,2% en 2030
et 4,5% en 2050
pour les consommateurs
.
Une baisse du coût de l'énergie n'est pas une bonne nouvelle pour le climat. Elle n'incite pas à la sobriété. Elle favorise ce que les économistes appellent « l'effet rebond » : puisque
se
chauffer ou se déplacer coûte moins cher, autant augmenter
la température de
son logement
et prendre plus souvent sa voiture.
D'autre part, e
n favorisant les pompes à chaleur et les voiture
s
électrique
s
, l'IRA réduit la demande
d'
énergie
s
fossile
s
. Cette
contraction
de la demande devrait se traduire par une baisse des prix du gaz
et du carburant
,
du moins à court terme tant que l'offre ne se sera pas ajustée
.
Finalement, en ne tarifant pas les émissions de CO2
et en subventionnant l'électrification
, l'IRA aura pour effet d'inciter à brûler davantage du gaz et du pétrole
.
Cet effet collatéral
indésirable aurait pu être évité
avec un prix du carbone
.
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L'IRA
permet d'
éviter la taxe sur les émissions
de gaz à effet de serre
,
qui est perçue comme punitive
,
e
n
récompens
ant
les technologies propres par des subventions. Ces politiques environnementales gratifiantes ont l'avantage d'être plus facilement acceptées par l'opinion publique,
et donc
par
les élus comme le sénateur Joe
Manchin
, mais elles présentent plusieurs inconvénients.
D'abord, elles maintiennent le
prix de l'énergie
à un niveau qui ne reflète pas son coût
environnemental
,
ce qui
encourage sa consommation
.
En second lieu, elles sont plus co
û
teuses.
Pour avoir un ordre de grandeur
, aux États-Unis, la production d'électricité s'est élevée à
4 .547 TWh
en 2022
. Donc, les 392 milliards
de l
'IRA
rapportés à cette
production
donnent 86 dollars par MWh. Bien sûr, on objectera que l'IRA, donc son coût, n'est pas annuel et que ses bénéfices s'étendront sur une ou plusieurs décennies
. Mais cet effet inter-temporel est difficile à estimer. Par ailleurs, le coût d'administration et de contrôle des subventions n'est généralement pas intégré
au calcul
.
Le
gros avantage
de l'IRA
est
d
'être indolore
.
En refusant de le financer par un prix du carbone, l'administration américaine
évite de faire payer
les pollueurs
, donc épargne
le
s
énateur Joe
Ma
n
chin
.
Stefan Ambec et Claude Crampes