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Ce que veut dire l'hostilité aux travailleurs détachés

Ferghane Azihari et Guillaume Thomas

Publié le 08 décembre 2016 à 08:51 - Mis à jour le 08 décembre 2016 à 10:28

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Quand la préférence nationale devient une valeur de gauche... par Ferghane Azihari - Coordinateur pour European Students for Liberty en région parisienne et collaborateur chez Young Voices et Guillaume Thomas doctorant, enseignant en sciences sociales.

L'hostilité de la gauche française à l'égard des travailleurs détachés rappelle étrangement les intuitions du Prix Nobel d'économie Friedrich Hayek. Celui-ci disait à propos du socialisme qu'il était théoriquement internationaliste mais qu'il devenait nationaliste une fois mis en pratique. Ainsi les autorités tentent d'exclure les travailleurs de l'Est en supprimant leurs avantages comparatifs - leurs salaires plus faibles - pour diminuer leur employabilité. D'où par exemple l'application plus étendue du salaire minimum légal dans le secteur routier entrée en vigueur le 1er juillet 2016 ou encore la volonté du gouvernement français de réviser la directive européenne qui encadre ce dispositif pour renforcer les charges et les restrictions qui pèsent sur le détachement.

Un protectionnisme contraire aux intérêts de tous

En excluant les travailleurs de l'Est des marchés de l'Ouest, le gouvernement va nuire à des individus qui pouvaient accroître substantiellement leur salaire par rapport à un même travail dans leur pays d'origine. Curieuse conception de la solidarité européenne ! C'est pourquoi les pays d'Europe centrale et orientale ont longtemps lutté contre l'harmonisation sociale. « Ils veulent nous expulser du marché » expliquaient des routiers au micro d'Euronews. Ils manifestaient quelques mois auparavant contre le salaire minimum français et allemand à Bruxelles qu'ils accusent de protectionnisme. Une accusation loin d'être fantaisiste : le Conseil économique, social et environnemental a récemment rapporté que « le salaire minimum légal en France a limité l'avantage économique du recours aux travailleurs détachés ». Bruxelles ne s'y est donc pas trompé en ouvrant une procédure d'infraction contre l'application renforcée du salaire minimum au nom de la libre-circulation. Les réactions de la gauche constituent visiblement des manœuvres destinées à flatter les instincts nationalistes d'un électorat de plus en plus hostile au libre-échange.

La baisse des prix entravée

Cette hostilité à la concurrence européenne est pourtant infondée. Elle n'affecte pas seulement les pays qui détachent des travailleurs. Elle nuit aussi à l'économie des pays importateurs. Elle entrave la baisse des prix et encourage une mauvaise spécialisation des industries, ce qui ralentit la production de richesses et la lutte contre la pauvreté. Les bénéfices du libre-échange et de la division internationale du travail sont attestés par la grande majorité des économistes, keynésiens y compris, comme en témoigne l'exemple de Paul Krugman. Pourquoi donc les leaders socialistes continuent-ils à dénigrer une concurrence qui profite à tous ? C'est probablement que le travailleur européen n'a pas le droit de vote dans le pays dans lequel le politicien français cherche à s'accaparer le pouvoir. La défense du libre-échange est politiquement d'autant plus difficile que ses bénéfices sont diffus et que ses coûts sont concentrés. Cela favorise les intérêts des petits groupes de pression organisés au détriment de ceux du consommateur.

Un discours qui conforte les replis nationalistes et xénophobes

Les diatribes contre les étrangers sont donc motivées par la volonté de flatter les étroits intérêts mêlés aux réflexes nationalistes des travailleurs et syndicalistes français. Après tout les convergences entre socialisme et nationalisme sont tout à fait naturelles sur le plan philosophique et électoral. Le socialisme - dans sa forme dominante en France - désigne en effet un ensemble d'idéologies qui ont en commun la volonté d'adopter une gestion centralisée des activités humaines. Le nationalisme est quant à lui l'alibi culturel destiné à légitimer l'existence et l'action de l'État. Loin d'être contradictoires, les deux philosophies sont en réalité parfaitement complémentaires. Sur le plan international, le goût prononcé du socialisme pour la gestion centralisée de l'économie conduit ses partisans à rejeter le libre-échange et la concurrence internationale et à préférer le commerce administré et le protectionnisme qui lui est consubstantiel.

Nul besoin de préciser que le protectionnisme est un vecteur naturel de nationalisme et de xénophobie et inversement. L'économiste autrichien Ludwig von Mises avait lui aussi décelé au début du 20ème siècle les tendances xénophobes qui imprégnaient les syndicats bien connus pour leurs penchants collectivistes. Il écrivait dans Le Socialisme : « Les ouvriers qui accourent en foule à un certain endroit y pèsent sur la productivité [marginale]. Le revenu du travail, le salaire, baisse, et par là un tort est causé aux ouvriers qui travaillaient en cet endroit avant l'immigration. Ces ouvriers voient dans les immigrés la cause de leurs salaires réduits. Leur intérêt particulier exige une prohibition de l'immigration. Empêcher l'afflux de nouveaux ouvriers devient un point du programme de la politique particulière de tous les groupements d'ouvriers. » Von Mises avait cependant compris que restreindre la concurrence entravait la production de richesses et nuisait finalement à toute la population et corrélativement aux travailleurs que l'on cherchait à protéger en premier lieu.

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Renouer avec l'internationalisme via le libre-échange

Il serait évidemment injuste d'imputer ce protectionnisme xénophobe à la seule classe ouvrière. Aucune profession n'est en réalité épargnée. Le groupe d'information et de soutien aux immigrés (GISTI) avait à ce propos produit une note en 2000 qui rappelait par exemple que la réglementation des professions telles que médecin ou avocat au 19ème siècle était elle aussi le fruit de pressions protectionnistes dirigées contre des praticiens étrangers alors accusés de concurrence déloyale. Ainsi que l'a relevé Adam Smith, c'est une expérience éternelle que la loi de la concurrence est appréciée par tous les milieux d'affaires aussi longtemps qu'elle épargne leur secteur. Le cas de la sphère ouvrière est cependant plus remarquable en raison de ses contradictions avec la mythologie internationaliste construite de toute pièce par l'intelligentsia de gauche. Ces contradictions tendent à être appuyées par les études récurrentes sur la sociologie électorale de ces milieux.

Ces études pointent régulièrement depuis l'élection présidentielle de 1995 l'existence d'un « gaucho-lepénisme » et d'une certaine porosité des milieux ouvriers et syndicaux, jadis sympathisants du Parti Communiste ou du Parti Socialiste, avec l'extrême-droite[1]. Les enquêtes de Guy Michelat et Michel Simon montraient également que l'électorat du Parti Communiste dans les années 1960 était teinté de xénophobie à l'image de Georges Marchais qui, le 6 janvier 1981, publiait dans L'Humanité une lettre ouverte adressée au recteur de la Mosquée de Paris qui énonçait qu'il fallait « arrêter l'immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage ». Ce nationalisme économique de gauche n'est pas une fatalité. Mais le combattre requiert de cesser de présenter la concurrence internationale comme un facteur d'appauvrissement. Promouvoir le libre-échange est la seule voie intellectuellement cohérente pour renouer avec l'internationalisme dont se réclame la gauche.

Ferghane Azihari - Coordinateur pour European Students for Liberty en région parisienne et collaborateur chez Young Voices.

Guillaume Thomas - Doctorant. Enseignant en sciences sociales.

À lire également

  • Travailleurs détachés: «Juncker ne veut pas admettre qu’il a tort»
  • Travailleurs détachés: Bruxelles veut toujours un alignement des régimes

[1]      Pascal Perrineau, « La dynamique du vote le pen le poids du « gaucho-lepénisme », in Pascal Perrineau, Le vote de crise. L'élection présidentielle de 1995, Presses de la FNSP, 1995, pp. 243 - 261

Ferghane Azihari et Guillaume Thomas

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