Covid-19 : construire du sens, un défi pour la gestion de crise

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(Crédits : Reuters)
IDEE. Les oscillations du gouvernement dans sa communication sur la gravité de la crise a pu dérouter les Français. Par Pascal Lièvre, Université Clermont Auvergne.

Une question vive et difficile dans les dispositifs de gestion de crise est celle de la construction du sens. Comment les populations font sens : des discours, des messages, des actions des responsables et des dispositifs de gestion des risques qui leurs sont proposés ?

Un certain nombre de travaux défendent l'idée que la construction du sens est le prérequis pour que des acteurs puissent avoir un comportement adapté dans une telle situation.

Incompréhensions

Reprenons le cas de l'accident qui a causé la mort à de nombreux pompiers lors du feu de Mann Gulch, dans l'État américain du Montana, en 1949. Un feu de forêt qui tourne mal et qui va se traduire par la mort de 13 pompiers. Une équipe de 15 pompiers parachutistes est envoyée pour un feu de forêt banal, mais elle se trouve en fait confronté à un feu qui a pris une grande ampleur.

L'équipe est poursuivie par le feu. Mais le feu est trop rapide pour eux. Il crie à ses hommes d'abandonner leurs outils, puis à l'étonnement de tous, il alluma un feu devant eux et leur ordonna de se coucher dans la zone que ce feu avait brûlée. Personne ne le fit. Tous se mirent à courir vers la crête. Deux survécurent. Le chef d'équipe donne une consigne qui ne fait sens pour personne. Pourtant la consigne était bonne, puisque le chef est sauf.

On ne sait pas précisément ce qui a motivé ce geste. Mais l'hypothèse avancée est qu'il s'agissait d'un forestier expérimenté et assez ingénieux. Ainsi, il aurait pensé qu'en réduisant le matériau inflammable, il pourrait réduire le développement du feu à cet endroit.

Nous pouvons aussi évoquer dans le même esprit, le cas de l'ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans en 2005. L'un des ouragans le plus violents qu'a connu les États-Unis avec un œil de 40 km et des vents à 200 km/heure et aussi le plus meurtrier 1 836 personnes.

Plus précisément, le retour d'expérience a montré que les scientifiques ont produit, dans les temps, des alertes claires, professionnelles concernant la menace de l'ouragan. L'échec ne provient donc pas directement du processus de communication mais de la manière dont les organismes se sont saisis des informations qui leur ont été transmises par les scientifiques, de la signification accordée, de la manière dont les situations ont fait sens pour les différents acteurs.

En fait, seuls les scientifiques avaient une compréhension claire de la menace potentielle de cet ouragan. La question de la construction de sens constitue donc le point essentiel sur lequel il faut penser le dispositif de gestion de crise. C'est ce qui permet d'articuler la communication, la coordination et le contrôle de la situation.

Oscillations du gouvernement

Dans le contexte actuel d'épidémie, la question de cette construction de sens dans la gestion de crise revient sur la table. L'oscillation du gouvernement français sur le degré de gravité de l'épidémie et sur la conduite à adopter a ainsi pu rendre les Français perplexes.

Par exemple, le vendredi 14 février au matin sur France Inter, Agnès Buzyn, ministre de la Santé déclare : « Je ne pourrai pas être candidate aux municipales : j'avais déjà un agenda très chargé, j'ai beaucoup de réformes dans le ministère, et s'est rajouté un surcroît de travail avec la crise du coronavirus, qui aujourd'hui m'occupe énormément ».

Or, lundi 17 février : à la suite de l'abandon de Benjamin Griveaux, elle démissionne, en pleurs, de son ministère, pour prendre la tête de la liste En Marche aux élections municipales de la ville de Paris. Finalement, cela ne doit pas être très grave cette épidémie.

Agnès Buzyn, en larmes, quitte avec « déchirement » le ministère de la Santé (Le Huffington Post, 18 février 2020).

Patrick Pelloux, président des médecins urgentistes, réagit : La crise du coronavirus est hyper inquiétante et il faut bosser. On devait avoir une réunion vendredi matin sur le Covid-2019, on ne sait pas si elle aura lieu. [...] On a l'impression qu'on nous change le commandant du navire en pleine tempête ».

Les municipales maintenues

Jeudi 12 mars : au matin, le ministre de l'Éduction nationale, Jean‑Michel Blanquer assure qu'il n'est pas question de fermer les écoles. À 20 heures : changement de ton radical, le président de la République, Emmanuel Macron, annonce la fermeture des écoles, des universités jusqu'à nouvel ordre et mais il maintient la tenue des élections municipales. La fermeture de tous les établissements scolaires jusqu'à nouvel ordre, cela devient sérieux cette épidémie, mais dans le même temps on peut aller voter, cela ne doit pas être si grave que cela.

Deux jours plus tard, le premier ministre Édouard Philippe annonce la fermeture des bars, restaurants et tous les commerces non indispensables, mais le scrutin municipal du lendemain reste maintenu.

Dimanche 15 mars : les Français vont voter pour une partie d'entre eux, 20 points de moins que les élections de 2014 tout de même. La soirée des élections va être consacrée prioritairement au coronavirus et très secondairement aux résultats des élections municipales car déjà les déclarations sont nombreuses des hommes politiques pour demander l'annulation du second tour.

Lundi 16 mars : Le président de la République déclare à 20 heures : jusqu'alors, l'épidémie de Covid-19 était peut-être pour certains d'entre vous une idée lointaine. Elle est devenue une réalité immédiate, pressante [...] Nous sommes en guerre contre le virus [...] Dès demain midi et pour 15 jours au moins, nos déplacements seront très fortement réduits [...] En conséquence, j'ai décidé que le second tour des élections municipales serait reporté.

Cette oscillation permanente sur la question de la gravité de cette épidémie et sur le choix de l'attitude à adopter pour y faire face trouble l'appréciation des Français sur la situation. La situation ne fait pas sens pour eux. Ils ne peuvent ainsi adopté un comportement adapté. Les reportages montrant les Français flâner au soleil dans les parcs parisiens, comme si de rien n'était, le dimanche 15 mars, reflètent bien cet effondrement du sens face à la situation de crise.

The Conversation ________

 Par Pascal LièvreProfesseur en sciences de gestion, spécialiste du management des situations extrêmes, Université Clermont Auvergne.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Commentaires
a écrit le 03/04/2020 à 11:13 :
Comme je le dis depuis des années maintenant, c'est vraiment pénible de se tromper si peu prouvant le manichéisme stupide du néolibéralisme, nos dirigeants politiques ne sont élevés qu'à la pensée à court et très court terme incapable de s'adapter à des phénomènes non prévus.

Naviguant à vue, non éduqués pour gérer ce type de crise, étant là juste pour que les riches gagnent toujours plus toujours plus vite, ils ne peuvent qu'être aproximatifs, ça pourrait être pire, je pense que quelques bons conseillers arrivent à sauver les meubles.
a écrit le 03/04/2020 à 10:34 :
donner du sens, oui, mais pas quand c'est un tissu de mensonges
brasser du vent, ca va 5mn
en cas de crise, les gens veulent un chef qui tient le manche ' dans la bonne direction', et une direction claire
le mentor de Macron, c'etait Hollande... son surnom en Allemagne, c'etait ' der Zickzack Präsident' ( traduction inutile)
la france est dirigee par des gens comme ca ( bon, en meme temps c'est les premiers apres les italiens a ne pas respecter les regles de confinement puis a accuser macron, pour faire bonne mesure)

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