Croissance : du gros au beau mot

Il faut être aveugle et sourd, ou plus sûrement cupide, égoïste et irresponsable, pour ne pas admettre que les gènes de la croissance éprouvent une modification délétère. Hier ils faisaient l'unanimité, assurant l'euphorie marchande, économique, sociale et démocratique, dorénavant, ils promettent la dystopie apocalyptique - habilement mise en scène dans le phénomène cinématographique Don't look up.  Il est urgent qu'à la prospérité matérielle, cardinale dans nos paradigmes capitalistes, se substitue une nouvelle prospérité, que le philosophe et sociologue Bruno Latour affecte à « rendre la terre habitable ». De ce dessein immense, la croissance telle que l'exalte le néolibéralisme est l'ennemie. Mais la croissance peut prendre d'autres formes, épouser de nouveaux critères. Et ainsi réhabiliter ses trésors.

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(Crédits : iStock)

C'est l'histoire d'une jolie pépite. Elle s'appelle Lhyfe, a élu domicile à Bouin en Vendée, et produit de l'hydrogène vert (ou renouvelable). Cette technologie mêle les ressources de la mer et celles du vent : elle pompe l'eau de mer, isole le sel, et recourt à l'électrolyse pour séparer l'hydrogène de l'eau. L'usine productrice est par ailleurs connectée à des champs éoliens qui fournissent l'électricité nécessaire. Trois cents kilos sont fabriqués quotidiennement, qui alimentent le réseau local et notamment les premiers équipements municipaux (bus et camions à ordures) du département. Les vertus de cette technologie -que Lhyfe est l'une des premières entreprises à mettre en œuvre à une telle échelle - sont substantielles. L'hydrogène renouvelable est intégralement vert : au contraire de l'hydrogène traditionnel, il ne dépend pas des énergies fossiles. Aucune émission de CO2 donc (ni dans la phase de fabrication ni dans celle de consommation), et au contraire une régénération d'oxygène. Quant aux ressources complémentaires de l'eau sur lesquelles Lhyfe fonde sa technologie, toutes sont naturelles et renouvelables : éolien, photovoltaïque, hydraulique, biomasse solide, biogaz, géothermie. Les premiers contrats à l'étranger (sur le site Greenlab, au Danemark) et offshore (au large du Croisic) témoignent des opportunités d'élargissement. Outre les acteurs de la mobilité, nombre de filières industrielles (verre, acier, chimie, électronique, agro-alimentaire) consommatrices d'hydrogène devraient être sensibles à cette offre verte. Et ainsi le fondateur Matthieu Guesné, un ingénieur qui dirigea plusieurs centres de recherche au Commissariat à l'énergie atomique (CEA), d'annoncer porter cette année à 140 le nombre de collaborateurs. Et de lorgner d'importantes perspectives de croissance.

Le mot est lâché : croissance. Aujourd'hui un gros mot. Ou plus exactement un mot à manier avec doigté et grande prudence, car il incarne un éventail de réalités très contrastées.

Une unanimité qui s'est lézardée...

Qu'est-il advenu pour que le verbe croître, étymologiquement si lumineux, se trouve frappé d'anathème ? Croître, c'est grandir, s'émanciper, s'épanouir, progresser, (s')enrichir, partager... Voir un enfant grandir, une personnalité s'émanciper et s'épanouir, les collectifs - une communauté, une entreprise, une société - progresser, et partager les fruits de leur enrichissement. Mais désormais, c'est devenu aussi étourdir, hiérarchiser, morceler, menacer et même anéantir : ces collectifs eux-mêmes, dévorés par des inégalités synonymes d'injustices, et bien sûr la planète - son climat, ses ressources naturelles, sa biodiversité. Et son humanité.

Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale et pendant plusieurs décennies, la croissance aura été un ciment qui faisait l'unanimité. Chez les économistes, mais aussi sur l'échiquier politique : ce dernier s'est déchiré non sur les propriétés de la croissance - celle-ci étant la condition de l'enrichissement - mais seulement sur les critères de redistribution et ses terrains d'affectation. A l'unisson, gauche et droite se sont accordées sur le dogme de la croissance, condition sine qua none d'une perspective infrastructurelle, industrielle, scientifique, économique et bien sûr sociale dynamique. Et aussi d'une solidité démocratique. La publication choc, en 1972, du rapport (Donella et Dennis) Meadows mettant en exergue les dégâts environnementaux inhérents à la croissance, constituera un premier grain de sable sur le chemin jusqu'alors immaculé de cette dernière. Cinquante ans plus tard, à l'aune des innombrables démonstrations scientifiques et météorologiques, le péril climatique et écologique consubstantiel de la croissance n'est plus contestable. Et de cette démocratie qu'elle a pendant si longtemps solidifiée, la croissance s'érige dorénavant en ennemie : l'ampleur des injustices qu'elle sécrète et les répercussions politiques, sociales, migratoires dudit péril climatique et écologique provoquent la déstabilisation des régimes. Que faire alors de cette croissance ? Poursuivre son diktat, et alors assumer en pleine conscience l'implosion environnementale et donc humaine de la planète ? Y renoncer sans discernement, et alors prendre le risque tout aussi conscient d'une explosion sociale et donc humaine aux quatre coins du globe ?

... jusque sur l'ensemble de l'échiquier politique

L'enjeu n'est pas d'adopter ou de rejeter trivialement la croissance. Il est de faire les choix à l'intérieur même de la croissance, dans la grande variété de ses nuances. Et peut-être sommes-nous en train de défricher une voie nouvelle.

Car en effet, c'est inédit : aucun candidat (ou presque) à la Présidentielle ne conteste plus les errements du principe de croissance. Altercroissance, décroissance, post-croissance, croissance raisonnable, croissance verte... les formulations se bousculent, qui désignent peu ou prou une même ambition : modéliser une croissance responsable. Responsable à la fois socialement et environnementalement. Et puisque même dans le programme de Valérie Pécresse figure la « réunion des trois piliers du développement durable : l'économique, le social et l'écologique », c'est que, fondamentalement, les lignes bougent. Oh, point d'angélisme toutefois. Les éléments censés définir l'adjectif responsable se prêtent, par essence, à un (très) large éventail d'interprétations. Il est peu probable que Yannick Jadot - représentant une formation EELV par nature la plus rétive voire hostile à la croissance, coupable de l'éviscération écologique - et la candidate LR partagent un commentaire commun des résultats records de la Bourse de Paris, de la filière du luxe ou des géants du numérique. D'autre part, l'indestructible rouleau-compresseur marchand, l'omnipotente industrie de la finance, les propriétés aliénatrices du capitalisme contemporain, l'ivresse du pouvoir et du scientisme stimulés par la puissance du greenwashing et celle des groupes de pression, déterminent encore « tellement » - jusqu'aux rapports de force géopolitiques - que l'heure est encore davantage au mirage qu'à l'espoir réaliste. La vertigineuse comédie dramatique (et succès planétaire) d'Adam McKay, Don't look up, n'est pas « que » fiction.

Conscience déterrée

Néanmoins, et cette réduction des divergences politiques l'illustre, quelques rais de lumière commencent de percer l'épais maquis. Même la décroissance, lorsqu'elle est affectée à des activités objectivement nuisibles, n'apparaît plus comme un épouvantail. La conscience d'un anthropocène dystopique n'est plus minoritaire. Conscience que la planète de tous les vivants dépérit, conscience que les déséquilibres, les inégalités et les injustices sociaux sont intolérables, conscience que l'avenir des jeunes générations - elles-mêmes encellulées dans une éco-anxiété soudaine - est sombre voire apocalyptique, conscience que les ravages écologiques se multiplient et désormais favorisent même l'apparition de virus pandémiques. Mais aussi conscience de l'inanité intellectuelle, morale, artistique, affective, sociale propre à la double et insécable obsession de la croissance et du matérialisme. Produire, verbe hier sacralisé, vacille. Extraire, posséder, gagner, réussir, trébuchent, puisqu'ils sont synonymes, pour partie, de destruction. Cette conscience plurielle ouvre l'avenue. Ou, plus justement, entrouvre la possibilité de creuser une ruelle... Mais c'est déjà un début. Et ce début, il s'agit de lui conférer les moyens de devenir une métamorphose - y compris en termes de régénération démocratique - irréductible. Irréversible.

Ces moyens, outre ceux d'une révolution intérieure du capitalisme et du libéralisme financiers - bien peu probable, nonobstant les promesses habilement communiquées -, sont nichés dans les consciences individuelles. Lesquelles, à la faveur d'une coagulation, peuvent infuser - par la contrainte davantage que la conviction - dans celles des décideurs politiques, économiques et institutionnels, l'urgence d'un aggiornamento. Des consciences coalisées en classe, une classe écologique maçonnée en riposte à ce libéralisme échevelé qui, selon Bruno Latour, a « trompé » en faisant croire que le développement était illimité et éternel.

L'émergence d'une « classe écologique »

Philosophe et sociologue radical, Bruno Latour - associé à Nikolaj Schultz - égraine dans Mémo sur la nouvelle classe écologique (Les empêcheurs de penser en rond, 2022) soixante-seize repères (analyses, doctrines, propositions) destinées à positionner l'écologie à l'épicentre des consciences, de telle sorte qu'elle orchestre la pensée et la politique comme, plus tôt dans l'histoire, le libéralisme ou le socialisme. Et que donc prenne forme une « classe écologique », aux commandes d'une nouvelle économie : « celle-ci dirigeait son attention vers la mobilisation de ressources en vue de la production », elle doit maintenant honorer les « conditions d'habitabilité du monde terrestre ».

De cet opuscule, qui ne peut pas faire l'unanimité, il ressort un changement de paradigme pertinent : l'écologie politique agace, ennuie, panique et divise, parce qu'elle a choisi une rhétorique punitive et donc désespérante. « Comment peut-elle mobiliser les foules vers l'avant et être fidèle aux traditions progressistes alors même que c'est le progrès qu'elle met en cause ? ». Cette classe écologique ne fait pas l'impasse sur les nécessaires injonctions et coercitions, mais elle énumère aussi les accomplissements qu'elle est capable de générer, et grâce auxquelles peut se former une dynamique. Et alors l'auteur de Où suis-je ? Leçons du confinement à l'usage des terrestres (La Découverte, 2021), de revendiquer la quête de « prospérité », les « entraves positives » préférées à la décroissance. L'idéal écologique peut rassembler si aux seuls dépossessions et autres renoncements cardinaux dans le lexique écologique se substitue une possibilité heureuse. « Rendre la terre habitable et la vie bonne », ne constituerait-il pas, en effet, une projection plus fédératrice que la seule litanie des privations brandie pour justifier la priorité écologique ? La sobriété peut être heureuse si elle n'est pas « seulement » associée à des sacrifices et si elle engendre une perspective. Cette classe écologique « a le devoir de chercher un nouvel alignement entre les angoisses, l'action collective, les idéaux et le sens de l'histoire », estiment les deux auteurs. Et pour cela, un principe fait socle : « relier en permanence le monde où l'on vit au monde dont on vit ». On pourrait même ajouter : et au monde dont on prépare la vie. Ainsi l'horizon s'étendrait, et le sens de l'histoire serait incarné.

Etre - penser - faire

Quid de la croissance dans cette ambition ? « Sans État de l'écologisation, aucun fonctionnaire, aucun élu n'est préparé à dire comment passer de la croissance - et ses misères associées - à la prospérité - et ses sacrifices associés », estime le duo. Bien. Mais la transformation idéale à laquelle il aspire ne peut pas s'épargner le réel. Et le réaliste.

Ce concret et ce possible, c'est séparer le bon grain de l'ivraie : concentrer véritablement les investissements, l'innovation, les emplois, mais aussi l'éducation sur la production des bonnes semences, cesser concrètement les investissements, l'innovation, les emplois et l'éducation dévolus aux activités nuisibles. De quoi, par ailleurs, réhabiliter l'item production, qu'il est inepte de pourfendre sans nuance : il est l'acte de faire qui jaillit de l'acte de penser, et donc il est accomplissement d'être. Le faire dépend du penser qui le féconde, et le penser dépend de l'être qui l'abrite. Ce dernier n'a-t-il pas le droit d'être vertueux ? Alors, les initiatives entrepreneuriales comme celle de Lhyfe, de plus en plus nombreuses mais toujours si peu nombreuses, qui convoitent le devoir écologique, la responsabilité sociale, et le sens - du métier, de l'organisation, du collectif qui les met en scène - ne méritent-elle pas de croître ?

Bruno Latour et Nikolaj Schultz concluent leur « mémo » par l'évocation de l'historien Paul Veyne : « Les grands bouleversements sont parfois aussi simples que le mouvement que fait un dormeur pour se retourner dans son lit ». Le chambardement écologique et civilisationnel auquel toute l'humanité est convoquée ne peut pas se concevoir sans une certaine entreprise. Ni une certaine croissance. Lesquelles, malheureusement, se propagent plus difficilement qu'un simple mouvement dorsal sur un matelas.

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Commentaires 3
à écrit le 21/01/2022 à 10:04
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Le changement se fera par les jeunes dont je vois bien autour de moi qu'ils "tractionnent" dans le bon sens, mobilité douce, adepte des Amap...

à écrit le 21/01/2022 à 9:58
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Le vrai problème, c'est toutes ces thèses savantes, et compliquées à loisir, qui encombrent les médias. Avec plein de mots qu'on ne connaît pas. Et qu'on fait semblant de comprendre. Et une logique implacable, bien entendu. Qui ne mène nulle part ...

à écrit le 21/01/2022 à 9:10
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13% de confiance des français envers leurs politiciens, 13%, profession la plus détestée des français et de loin, là qu'est le nœud du problème, nos dirigeants sont dans l'autre camp, les méchants ont gagné profitant de l'anomalie des trente glorieus...

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