Écoles d'ingénieurs et unités de recherche  : plaidoyer pour une organisation efficiente

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Jacques Fayolle, directeur de Télécom Saint-Étienne et président de la CDEFI, qui représente toutes les écoles d’ingénieurs de France (*).
Jacques Fayolle, directeur de Télécom Saint-Étienne et président de la CDEFI, qui représente toutes les écoles d’ingénieurs de France (*). (Crédits : DR)
OPINION. À l'heure où le gouvernement amplifie les efforts mis en œuvre pour soutenir et redresser l'économie française, les directions des écoles d'ingénieurs alertent l'opinion sur la nécessité de maintenir une stratégie efficiente pour leurs activités de recherche en faveur du développement des entreprises. Du point de vue des écoles, cette stratégie opportune doit continuer de s'appuyer sur des liens forts entre la formation des ingénieurs par et pour la recherche, les besoins d'une économie fondée sur les compétences et ceux d'une nation qui se donne les moyens de répondre aux enjeux sociétaux et environnementaux par l'innovation technologique. (*) Par Jacques Fayolle, directeur de Télécom Saint-Étienne et président de la CDEFI, qui représente toutes les écoles d’ingénieurs de France [6].

À travers ses établissements d'enseignement supérieur, la France s'est donné pour mission de former des générations entières de jeunes en leur permettant d'acquérir les moyens de l'autonomie intellectuelle et les compétences spécifiques qui leur sont nécessaires pour se saisir de leur avenir et réaliser leurs ambitions. L'enseignement supérieur s'appuie pour cela sur une proximité entre formation et production de connaissances nouvelles au sein d'équipes et de laboratoires de recherche. Cette synergie entre formation et recherche garantit le haut niveau de compétence des enseignants et assure une transmission par et pour la recherche au travers des cursus.

Les vertus du triptyque formation-recherche-entreprise

Cette synergie formation-recherche, chère depuis leur origine aux écoles d'ingénieurs, est complétée au sein des écoles par une proximité vertueuse avec les entreprises. Ce triptyque formation-recherche-entreprise[1] est constitutif de l'ADN des écoles d'ingénieurs. Il donne toute leur légitimité à des formations reconnues à travers le monde pour leur qualité, tant par les entreprises que par les partenaires académiques internationaux. Ainsi, la recherche n'est pas un processus à part, mais bien directement connecté et intégré au mode de fonctionnement des écoles d'ingénieurs ; elle est une part structurelle de leur cursus.

Depuis les années 1990, la recherche académique française s'est structurée autour d'unités de recherche communes à plusieurs établissements (universités et écoles) et organismes nationaux comme le CNRS, l'INSERM et l'INRAE.

Pilotées en commun par les différents partenaires, ces « unités mixtes de recherche (UMR) ont permis de partager les investissements, de constituer des équipes plus importantes et de gagner en visibilité internationale.

Dans cette configuration, chaque école d'ingénieurs peut développer une stratégie autonome de recherche et de formation tout en préservant des relations équilibrées entre son organisation interne, ses partenaires associés, et les unités de recherche auxquelles elle participe.

Centralisation simplificatrice et attrition stratégique

Mais le fonctionnement des UMR est jugé par certains comme étant trop complexe, voire inefficace[2], faisant naître l'idée de confier le pilotage et la gestion de ces unités à un nombre très réduit d'acteurs et accordant ainsi aux organismes nationaux et aux universités une place prépondérante.

Or, cette centralisation, synonyme de standardisation et d'éloignement des centres de décision, prive les écoles d'ingénieurs d'un positionnement stratégique propre dans le paysage de l'enseignement supérieur et de la recherche et de leur capacité à maintenir et développer leurs relations avec ses partenaires économiques. Elle entraîne aussi une séparation dangereuse entre les activités de recherche des établissements et la formation professionnelle des ingénieurs, qui aurait un impact négatif inévitable sur la qualité de l'apprentissage à l'école et sa mise en pratique au sein des entreprises, dont les besoins sont pourtant saisis et adressés par les écoles d'ingénieurs depuis très longtemps.

Malheureusement, les évolutions réglementaires et législatives entreprises ou annoncées en 2020[3] tendent à faire des unités de recherche, en particulier des UMR avec les organismes nationaux, des entités encore plus indépendantes sur les plans administratif, juridique et budgétaire. De plus, la répartition des augmentations budgétaires prévues dans le projet de loi de programmation de la recherche laisse entrevoir un rôle accru des organismes nationaux, qui bénéficieront très majoritairement[4] des milliards injectés dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Cette stagnation de la capacité budgétaire des établissements d'enseignement supérieur à développer une recherche en synergie avec l'enseignement et notamment des formations d'ingénieurs est tout à fait contradictoire avec les politiques publiques engagées depuis plus d'une décennie, qui visaient jusqu'ici à rendre les sites universitaires plus autonomes. Il est pourtant évident, et ce, dans tous les domaines, qu'une stratégie propre ne peut se développer qu'à condition d'en avoir la maîtrise budgétaire.

Enfin, il faut souligner que ces évolutions annoncées s'inscrivent dans un contexte déjà marqué par des mesures récentes de centralisation dans le domaine de gestion de la propriété industrielle[5], motivées par un besoin légitime de simplification administrative. Encore une fois, de telles mesures établissent de fait une intermédiation supplémentaire entre les écoles et les entreprises, habituées à échanger plus directement, par exemple, à propos des enjeux de propriété des résultats de la recherche scientifique.

Les directions des écoles françaises d'ingénieurs souhaitent affirmer avec insistance que la centralisation n'est pas un remède à la complexité des situations. L'instauration d'une situation dans laquelle certains employeurs, dont de nombreuses écoles d'ingénieurs, n'auraient plus la maîtrise de ce que produisent leurs employés, ne pourraient plus prendre d'engagements (ou même respecter des engagements déjà pris) auprès de partenaires économiques, seraient déresponsabilisés vis-à-vis des travaux qui leurs sont confiés en raison d'une « normalisation » excessive, n'est souhaitable pour personne. Elle ne l'est surtout pas dans un contexte où chaque acteur a besoin de proximité, de clarté et de confiance.

Conclusion

En proposant des formations au cours desquelles la recherche tient toujours une place privilégiée, les écoles d'ingénieurs accueillent celles et ceux qui trouveront bientôt les solutions aux problèmes actuels comme à ceux que l'avenir nous réserve. Chaque année, de plus en plus de jeunes optent pour ces formations d'excellence. Deviendront-ils des chercheurs ? Deviendront-elles des dirigeantes ? Choisiront-elles d'entreprendre ? Choisiront-ils de décider, de construire ?

Pour que ces jeunes aient le choix entre tous ces possibles, il est tout à fait important que les écoles d'ingénieurs conservent la maîtrise juridique, administrative et budgétaire d'une stratégie de recherche propre, qui ne peut être qu'une déclinaison locale de la stratégie nationale et qui doit naturellement être coordonnée avec les partenaires locaux. En d'autres termes, il est important que les écoles conservent leur part de responsabilité dans l'effort national en matière de recherche.

C'est ainsi qu'elles se rendront encore capables de répondre par anticipation et avec agilité aux besoins de la société en entretenant sur le territoire où elles sont implantées et selon les besoins qui y sont identifiés des liens forts et sains entre la formation, la recherche et la production.

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NOTES

[1] Voir le livre blanc CDEFI sur la synergie formation - recherche - innovation

[2] Voir le rapport d'information n° 1213 déposé par la commission des finances de l'Assemblée nationale en juillet 2018, en conclusion des travaux de la Mission d'évaluation et de contrôle (MEC) sur l'évaluation du financement public de la recherche dans les universités, pages 11 à 15.

[3] Voir le projet de loi de programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 (LPR), article 11 notamment, actuellement en examen.

[4] En effet, les 1,7 Md€ supplémentaires prévues pour les établissements d'enseignement supérieur seraient consommés pour moitié environ pour revaloriser les carrières des personnels (programme 150). L'essentiel de l'augmentation des moyens passeraient par le programme 172, dont près de 2,1 Mrd € supplémentaires sont fléchés vers les organismes nationaux.

[5] Comme par exemple le décret sur le « mandataire unique », qui établit de nouvelles règles de reconnaissance et de gestion de la propriété des résultats scientifiques.

[6] La CDEFI (Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d'Ingénieurs), conférence institutionnelle constituée en association loi de 1901, représente l'ensemble des directeurs et directrices des établissements, ou composantes d'établissements, publics et privés, accrédités par la Commission des titres d'ingénieur (CTI) à délivrer le titre d'ingénieur diplômé.

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Commentaires
a écrit le 06/11/2020 à 16:53 :
Tout cela est bel et beau, mais le métier d'ingénieur n'intéresse plus grand monde, hormis quelques passionnés. De longues heures d'études et de travail pour se heurter à la réalité du monde, payé au lance pierre, sans reconnaissance, en comparaison de juteuses professions où l'on brasse du vent et l'on manage. Il ne faut pas longtemps pour choisir sa voie...Dommage pour la France. Il est des pays où le métier est encore reconnu, ceux-la sont l'avenir.
a écrit le 06/11/2020 à 10:32 :
Tout cela est bel et beau, mais le métier d'ingénieur n'intéresse plus grand monde, hormis quelques passionnés. De longues heures d'études et de travail pour se heurter à la réalité du monde, payé au lance pierre, sans reconnaissance, en comparaison de juteuses professions où l'on brasse du vent et l'on manage. Il ne faut pas longtemps pour choisir sa voie...Dommage pour la France. Il est des pays où le métier est encore reconnu, ceux-la sont l'avenir.
Réponse de le 07/11/2020 à 14:43 :
Vous parlez de quelles écoles d'ingénieur ? Celles où on achète son diplôme pour 10.000 € par an où les vraies ?
a écrit le 06/11/2020 à 9:03 :
Désolé mais le dumping social et le dumping fiscal sont les deux grosses mamelles de notre déjà trop vieille UE. Coup de vieux pris dés 1992 à savoir près de 30 ans déjà. C'est que ça passe vite le temps !

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